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mercredi 20 mai 2015

Même pas mort - Jean-Philippe Jaworski - ****

En immersion chez les Celtes...
De la bonne littérature de Fantasy

Quatrième :
Je m’appelle Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Pendant la Guerre des Sangliers, mon oncle Ambigat a tué mon père. Entre beaux-frères, ce sont des choses qui arrivent. Surtout quand il s’agit de rois de tribus rivales… Ma mère, mon frère et moi, nous avons été exilés au fond du royaume biturige. Parce que nous étions de son sang, parce qu’il n’est guère glorieux de tuer des enfants, Ambigat nous a épargnés.

Là-dessus, le temps a suivi son cours. Nous avons grandi. Alors mon oncle s’est souvenu de nous. Il a voulu régler ce vieux problème : mon frère et moi, il nous a envoyés guerroyer contre les Ambrones. Il misait sur notre témérité et notre inexpérience, ainsi que sur la vaillance des Ambrones. Il avait raison : dès le début des combats, nous nous sommes jetés au milieu du péril. Comme prévu, je suis tombé dans un fourré de lances. Mais il est arrivé un accident. Je ne suis pas mort.

Miette:

Dans le jour finissant, sur un isthme de sable et de galets fraîchement lavés, j’avance vers l’île des Vieilles. Je marche seul, pour la première fois depuis des mois, des années, sinon depuis ma naissance.
Le péril, je l’ai déjà affronté, à plusieurs reprises. Mais c’est une chose de voir la mort rôder en tenant la main de ta mère, en se serrant les coudes dans une bande de guerriers, en t’accrochant au compagnon impuissant qui te regarde perdre ton souffle et ton sang. C’en est une tout autre d’avancer seul à la surface du monde, dans le grondement de l’océan et les railleries du vent. Avec moi, il n’y a même plus le halètement d’un chien, le souffle d’un cheval. Je n’ai plus que le chahut des oiseaux et le trottinement des crabes, sur un sol mouvant où s’étalent des fragments de ciel. Sans doute Albios a-t-il eu raison de dissuader Sumarios de m’accompagner ; car en me libérant ainsi de la bienveillance du guerrier, il a rompu la dernière amarre, et me voici prêt à partir à la dérive, si près du bord du monde. Malgré mon manteau court et mes vêtements alourdis d’eau, malgré le poids familier du torque et de l’épée, malgré les deux lances que je porte sur l’épaule, je me sens terriblement nu. Parce que privé de compagnie, mon corps gagne en densité et mes yeux se dessillent sur l’immensité qui m’entoure, sur la fragilité de mon existence. La terre vers laquelle je foule l’estran pourrait être vide, j’aurais déjà mûri, sur une distance de deux cents pas. Mais l’île dont j’aborde les premières pentes est loin d’être déserte.
Au premier regard, elle paraît pourtant désolée, et pauvre. Au-delà de la plage, la côte n’est qu’un talus herbeux, où le vent fait courir une houle verte. Je l’escalade en quelques pas, et me voici sur une lande rase, creusée de criques et d’anses, cernée par l’océan. L’île s’élonge, étroite et méandreuse, comme ces ornements fluides que les bronziers entortillent sur des bracelets. La mer s’interpose partout où porte le regard, mais le ruban d’herbes et de bruyères baguenaude très loin au milieu des flots, s’étrécit comme un chemin posé sur les vagues. Il n’y a âme qui vive sur cette terre ; personne pour m’accueillir ou pour me menacer. Un peu plus loin, j’avise une faible butte qui essuie les embruns. Je me dirige vers elle.

vendredi 1 mai 2015

Chien du Heaume - Justine Niogret - **

Allez, une petite récréation... sans plus...
Grand prix de l'imaginaire, Prix Imaginales.



Quatrième:

On l'appelle Chien du Heaume parce qu'elle n'a plus ni nom ni passé, juste une hache ornée de serpents à qui elle a confié sa vie. La quête de ses origines la mène sur les terres brumeuses du chevalier Sanglier, qui règne sans partage sur le castel de Broc. Elle y rencontre Regehir, le forgeron à la gueule barrée d'une croix, Iynge, le jeune guerrier à la voix douce, mais aussi des ennemis à la langue fourbe ou à l'épée traîtresse. Comme la Salamandre, cauchemar des hommes de guerre... On l'appelle Chien du Heaume parce qu'à chaque bataille, c'est elle qu'on siffle. Dans l'univers âpre et sans merci du haut Moyen Age, loin de l'image idéalisée que l'on se fait de ces temps cruels, une femme se bat pour retrouver ce qu'elle a de plus cher, son passé et son identité...


Miettes

Alors, la mercenaire comprit pourquoi ce seul souvenir de ciel blanc lui remontait au ventre dans l’obscurité d’un soir d’été, pourquoi il était venu à elle. Il voulait lui rappeler les baleines.
Elles s’échouaient parfois, immobiles sur la grève de galets, et leur grand souffle mourrait dans les brouillards. Les gens du village s’en approchaient, coupaient l’animal et en faisaient des réserves de graisse et de viande, de quoi donner un goût plus doux et plus tiède à l’hiver, de quoi faire reculer mieux les glaces et la noirceur. Le village vivait des mois sur sa baleine morte.
Mais Chien du heaume, une fois, rien qu’une, blottie dans la lande au-dessus de la falaise, avait aperçu les baleines vivantes, avait vu leur dos rouler sous les vagues. Elle les avait regardées partir vers ce qu’elle ne connaissait pas. Du haut de sa falaise, le nez dans les herbes, elle avait suivi des yeux les bêtes libres de l’entrave du sable et des galets. Ceux du village connaissaient peut-être l’intime de leur chair et la tiédeur de leur sang, ils savaient le bruit de leur viande sous leurs couteaux, mais l’enfant, elle, avait entrevu leur nage, leur vol dans un ciel si lourd qu’il en était tombé, si lourd qu’il s’était fait océan.
Alors la tête de Chien se fit plus pesante encore de ce souvenir, comme si quelque chose des baleines y était resté, comme si elles y nageaient toujours. Elle eut la soudaine envie de plonger dans leur sillage comme une feuille tombée dans l’eau, et n’avoir plus que des songes dolents de coquillage. Car c’était cette falaise qui se rappellerait du nom de Chien, la seule et l’unique, tout autant que, désormais, la mercenaire se souviendrait de cette lande seule, de l’odeur de ses herbes et du cri de ses oiseaux. Mais si cette terre était celle de son enfance, le monde était tant et si plein de grèves, de galets et d’oiseaux moqueurs que le souvenir ne servait à rien ; seulement à lui brûler encore les entrailles de ce nom qui ne savait se prononcer.

***

Je vais te faire comprendre qu’un nom n’est pas rien, et qu’un pauvre mot peut tout changer. Je sais que je n’ai pas ton excellence de parole ; j’ai rencontré beaucoup de mauvais conteurs, et toute bouche n’est pas bec de rossignol, je ne l’ignore pas. Chien du heaume, on m’appelle, puisqu’il le faut bien, et peut-être que ma gueule ne sait qu’aboyer. Mais tu écouteras tout de même. Je ne sais pas les mots doux modelés sur une langue de miel… Moi, je ne sais que la voix du fer, de la tempête et des cris des hommes. C’est mon père qui me les a apprises, et voilà tout ce que je sais dire.
» Tu jurais qu’un nom n’était rien ? Alors Tristesse je te nomme aujourd’hui, car tu n’as su que blesser les oreilles de ceux qui t’ont écouté. Dis tes adieux, Tristesse, et dis-les vite ; car je vois que tu n’aimes guère ton nouveau nom, alors en voilà un autre encore, et prononcé par une langue de fer qui parlera plus durement que la tienne ne l’a jamais su faire. Je gage que celui-ci te déplaira encore plus. Cadavre, voici qui tu es, et voilà ton baptême.
Et là-dessus, Chien du heaume le tira par les cheveux, lui coucha la face sur la table et lui décolla la tête d’un coup de hache.

mardi 7 avril 2015

Trois oboles pour Charon - Franck Ferric - ***

Dommage...
Ce titre aurait pu être une excellente nouvelle. Emballé par la promesse d'une revisite du mythe de Sisyphe, me voilà lancé dans la découverte de cet auteur inconnu. Et là, on se calme ! J'ai poursuivi la lecture uniquement en raison de quelques critiques élogieuses (J'ai quand même sauté quelques passages). Comme le dit Franck Ferric en détournant la formule sartrienne, "L'enfer, c'est la répétition". Et je confirme... c'est vrai. Sisyphe a lâché sa pierre mais est condamné à d'éternelles réincarnations parmi les humains et systématiquement lors des conflits les plus sanglants. Au point qu'il lui arrive d'avoir à peine le temps de reprendre conscience avant de se faire atomiser et de retourner faire sa petite visite à Charon qui, évidemment, lui refuse le passage.

Maintenant, il faut rendre justice à ce roman. J'ai commencé à accrocher au milieu du livre après avoir sauté quelques passages de récits de batailles. La fin est intéressante. Je ne vais rien dévoiler même si on imagine sans peine que pour confirmer l'absurdité de l'existence, il n'y a pas cinquante issues.
En bon pessimiste, je surveillerai tout de même les parutions de cet auteur.


Résumé :

Pour avoir offensé les dieux et refusé d'endurer sa simple vie de mortel, Sisyphe est condamné à perpétuellement subir ce qu'il a cherché à fuir : l'absurdité de l'existence et les vicissitudes de l'Humanité. Rendu amnésique par les mauvais tours de Charon – le Passeur des Enfers qui lui refuse le repos –, Sisyphe traverse les âges du monde, auquel il ne comprend rien, fuyant la guerre qui finit toujours par le rattraper, tandis que les dieux s'effacent du ciel et que le sens même de sa malédiction disparaît avec eux.
Dans une ambiance proche du premier Highlander de Russell Mulcahy, Trois oboles pour Charon nous fait traverser l'Histoire, des racines mythologiques de l'Europe jusqu'à la fin du monde, en compagnie du seul mortel qui ait jamais dupé les dieux.

jeudi 29 janvier 2015

Kafka sur le rivage - Haruki Murakami - *****

Un roman empreint de poésie, où il faut accepter de se laisser porter par le texte. Une réflexion sur le passé et la mémoire. C'est une oeuvre qui laisse des traces.


Présentation:
Magique, hypnotique, Kafka sur le rivage est un roman d'initiation où se déploient, avec une grâce infinie et une imagination stupéfiante, toute la profondeur et la richesse de Haruki Murakami. Une œuvre majeure, qui s'inscrit parmi les plus grands romans d'apprentissage de la littérature universelle. Kafka Tamura, quinze ans, fuit sa maison de Tokyo pour échapper à la terrible prophétie que son père a prononcée contre lui. Nakata, vieil homme simple d'esprit, décide lui aussi de prendre la route, obéissant à un appel impérieux, attiré par une force qui le dépasse. Lancés dans une vaste odyssée, nos deux héros vont croiser en chemin des hommes et des chats, une mère maquerelle fantomatique et une prostituée férue de Hegel, des soldats perdus et un inquiétant colonel, des poissons tombant du ciel, et bien d'autres choses encore... Avant de voir leur destin converger inexorablement, et de découvrir leur propre vérité.



Miettes :

Une fois la tempête passée, tu te demanderas comment tu as fait pour la traverser, comment tu as fait pour survivre. Tu ne seras pas très sûr, en fait, qu’elle soit vraiment achevée. Mais sois certain d’une chose : une fois que tu auras essuyé cette tempête, tu ne seras plus le même. Tel est le sens de cette tempête

-oOo-

J’observe sa silhouette, son allure, sa démarche. Ses gestes ont une élégance naturelle. Je ne sais pas trop comment exprimer ça, mais il y a quelque chose de spécial en elle. C’est comme si sa silhouette vue de dos essayait de me dire quelque chose. Quelque chose qu’elle ne peut pas me dire de face. Seulement, j’ignore ce que c’est. Il y a tant de choses que j’ignore.

-oOo-

Dans cent ans, plus une seule de ces personnes, y compris moi, ne sera sur cette terre. Nous serons tous redevenus cendre ou poussière. À cette idée, je me sens bizarre. Tout ce qui m’entoure me semble éphémère, illusoire, prêt à disparaître dans un souffle de vent, j’écarte mes mains et les examine. Pourquoi est-ce que je me donne tout ce mal ? Pourquoi s’efforcer si désespérément de survivre ?

-oOo-

Mais tu comprendras avec le temps. On se lasse très vite de ce qui n’est pas ennuyeux, alors que les choses dont on ne se lasse pas sont généralement ennuyeuses. C’est comme ça. Même si j’ai eu le temps de m’ennuyer dans la vie, je ne me suis jamais lassé de ce que j’aimais. La plupart des gens ne savent pas faire la différence.

-oOo-

Il se passe beaucoup de choses autour de moi. Certaines que j’ai choisies, d’autres non. Mais je ne perçois plus très bien la différence entre les deux. C’est-à-dire, même ce que je crois choisir de ma propre volonté me semble avoir été déterminé d’avance. J’ai l’impression de suivre un chemin que quelqu’un d’autre a déjà tracé pour moi. J’ai beau essayer de comprendre, cela me semble complètement inutile. Ou plutôt, j’ai l’impression que plus je fais d’efforts pour comprendre, moins je suis moi-même. Comme si je m’éloignais de ma propre trajectoire. C’est terrible comme sensation. Cela me fait peur. Rien que d’y penser, je me sens pétrifié.

-oOo-

Mademoiselle Saeki a disparu, ne laissant derrière elle qu’un oreiller mouillé de larmes. Tu poses la main sur ce tissu humide et tu regardes le ciel blanchir par la fenêtre. Au loin, tu entends crailler un corbeau. La Terre continue lentement de tourner. Au-delà de ces détails, chacun vit dans ses rêves.

-oOo-

Tu sais, Kafka, la plupart des gens dans le monde ne veulent pas vraiment être libres. Ils croient seulement le vouloir. Pure illusion. Si on leur donnait vraiment la liberté qu’ils réclament, ils seraient bien embêtés. Souviens-toi de ça. En fait, les gens aiment leurs entraves.

-oOo-

Jusqu’à un certain point, naturellement. Jean-Jacques Rousseau disait que la civilisation naît quand les gens commencent à construire des barrières. Une remarque très perspicace. C’est vrai : toutes les civilisations sont le produit d’une restriction de la liberté que l’on a délimitée avec des barrières. Mis à part les Aborigènes d’Australie qui ont maintenu jusqu’au dix-septième siècle une civilisation sans barrières. C’était un peuple profondément libre, ils allaient où ils voulaient, quand ils voulaient et faisaient ce qu’ils voulaient. Leur vie était littéralement une marche errante. Et cette errance était une métaphore parfaite de leur vie. Et puis les Anglais sont arrivés et ont élevé des clôtures pour enfermer le bétail. Comme les Aborigènes n’ont pas compris le sens de cette démarche, ils ont été considérés comme dangereux et antisociaux et ont été refoulés vers la brousse. Voilà pourquoi il faut que tu fasses attention, Kafka Tamura. Finalement, dans ce monde, ce sont ceux qui dressent les plus hautes barrières qui survivent le plus sûrement, et si tu nies ce principe, tu seras refoulé vers la brousse.

-oOo-

Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit – je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. 


dimanche 4 janvier 2015

Fils des brumes - Brandon Sanderson - ***



Quatrième de couverture du premier tome:


Les brumes règnent sur la nuit,
Le Seigneur Maître sur le monde.
Vin ne connait de l’Empire Ultime que les brumes de Luthadel, les pluies de cendre et le regard d’acier des Grands Inquisiteurs. Depuis plus de 1000 ans, le Seigneur Maître gouverne les hommes par la terreur. Seuls les nobles pratiquent l’allomancie, la précieuse magie des métaux.
Mais Vin n’est pas une adolescente comme les autres. Et le jour où sa route croise celle de Kelsier, le plus célèbre voleur de l’Empire, elle est entraînée dans un combat sans merci. Car Kelsier, revenu de l’enfer, nourrit un projet fou : renverser l’Empire.

Remarque:
Suite de la découverte du monde de la Fantasy. 
Bonne série avec des personnages pas si manichéens que ça, une petite réflexion sur la politique.

mercredi 3 décembre 2014

Chronique du tueur du roi - Patrick Rothfuss - ****


Quatrième de couverture:
J'ai libéré des princesses. J'ai incendié la ville de Trebon. J'ai suivi des pistes au clair de lune que personne n'oserait même évoquer. J'ai conversé avec des dieux, aimé des femmes et écrit des chansons qui font pleurer les ménestrels.
J'ai été exclu de l'Université à un âge où l'on est encore trop jeune pour y entrer. J'y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires. Je voulais apprendre le nom du vent.
Mon nom est Kvothe
Vous avez dû entendre parler de moi.
Remarque:
La fantasy n'est d'ordinaire pas ma tasse de thé. Lu sur les conseils d'un ami.
Bonne série, dans l'attente du troisième jour... (qui devait paraître en 2014).

"Quel effet ça fait de savoir où on va ?"

samedi 23 mars 2013

1Q84 - Haruki Murakami - ***



Roman en trois tomes, des personnages attachants mais surtout une ambiance particulière. L'auteur nous pousse progressivement vers le fantastique en suivant alternativement les deux personnages (trois dans le dernier tome).

Peut-être quelques longueurs mais qui sont probablement nécessaires pour installer cette ambiance si particulière.

Présentation:

Au Japon, en 1984.
C'est l'histoire de deux mondes, celui réel de 1984 et un monde parallèle tout aussi vivant, celui de 1Q84. Deux mondes imbriqués dans lesquels évoluent, en alternance, Aomamé et Tengo, 29 ans tous deux, qui ont fréquenté la même école lorsqu'ils avaient dix ans. A l'époque, les autres enfants se moquaient d'Aomamé à cause de son prénom, « Haricot de soja », et de l'appartenance de ses parents à la nouvelle religion des Témoins. Un jour, Tengo l'a défendue et Aomamé lui a serré la main. Un pacte secret conclu entre deux enfants, le signe d'un amour pur dont ils auront toujours la nostalgie.
En 1984, chacun mène sa vie, ses amours, ses activités.
Tueuse professionnelle, Aomamé se croit investie d'une mission : exécuter les hommes qui ont fait violence aux femmes. Aomamé a aussi une particularité : la faculté innée de retenir quantité de faits, d'événements, de dates en rapport avec l'Histoire.
Tengo est un génie des maths, apprenti-écrivain et nègre pour un éditeur qui lui demande de réécrire l'autobiographie d'une jeune fille échappé à la secte des Précurseurs. Il est aussi régulièrement pris de malaises lors desquels il revoit une scène dont il a été témoin à l'âge d'un an et demi.
Les deux jeunes gens sont destinés à se retrouver mais où ? Quand ? En 1984 ? Dans 1Q84 ? Dans cette vie ? Dans la mort ?

Premières lignes:

LA RADIO DU TAXI DIFFUSAIT une émission de musique classique en stéréo. C’était la Sinfonietta de Janáček. Était-ce un morceau approprié quand on est coincé dans des embouteillages ? Ce serait trop dire. D’ailleurs, le chauffeur lui-même ne semblait pas y prêter une oreille attentive. L’homme, d’un âge moyen, se contentait de contempler l’alignement sans fin des voitures devant lui, la bouche serrée, tel un vieux marin aguerri, debout à la proue de son bateau, appliqué à déchiffrer quelque sinistre pressentiment dans la jonction des courants marins. Aomamé, profondément enfoncée dans le siège arrière du véhicule, écoutait, les yeux mi-clos.
Combien y aurait-il d’auditeurs, à l’écoute des premières mesures de la Sinfonietta de Janáček, qui reconnaîtraient immédiatement ce morceau ? Disons : entre « très peu » et « presque aucun ». Mais Aomamé, elle, pour une raison ou une autre, en était capable.
Janáček avait composé cette courte symphonie en 1926. Le thème principal avait été conçu à l’origine pour une fanfare à l’occasion d’une rencontre sportive. Aomamé imaginait la Tchécoslovaquie de 1926. Après la Première Guerre mondiale, le pays s’était enfin libéré de la très longue domination des Habsbourg, les gens buvaient de la bière Pilzner dans les cafés, ils fabriquaient des mitrailleuses efficaces et raffinées, ils goûtaient la paix passagère qui visitait l’Europe centrale. Franz Kafka, encore méconnu, avait disparu deux ans auparavant. Bientôt apparaîtrait Hitler, qui ne ferait qu’une bouchée de ce joli petit pays. Mais, en ce temps-là, tout le monde ignorait que des événements aussi terribles allaient advenir. Ce que l’Histoire enseigne de plus important aux hommes pourrait se formuler ainsi : « À l’époque, personne ne savait ce qui allait arriver. »
En écoutant cette musique, Aomamé imaginait les vents qui balayaient sans obstacle les plaines de Bohême et laissait ses pensées vagabonder sur l’Histoire.
1926, c’était la mort de l’empereur Taishô, le commencement d’une ère nouvelle, l’ère Shôwa. Au Japon aussi, ce serait le début d’une époque sombre et terrible. Le modernisme et la démocratie avaient joué leur bref intermède. Celui-ci achevé, le fascisme imposerait sa loi.
L’histoire, comme le sport, était ce qui intéressait le plus Aomamé. Elle ne se lassait pas de lire de nombreux ouvrages historiques, alors qu’elle n’était guère portée sur les romans. En matière d’histoire, elle aimait avant tout que tous les événements soient bien reliés à une chronologie et à un lieu précis. Elle n’avait aucune difficulté à se souvenir des dates. Même quand elle ne l’avait pas apprise par cœur, la chronologie se dessinait automatiquement, du moment qu’elle avait saisi la cohésion d’ensemble des divers événements. Au collège et au lycée, Aomamé avait toujours les meilleures notes de la classe aux contrôles d’histoire, et elle trouvait étrange qu’un élève ait du mal à retenir la succession des dates, alors que c’était si facile d’y parvenir.
Aomamé était son vrai nom. Son grand-père paternel était originaire de la préfecture de Fukushima et là-bas, dans des petites villes ou villages des montagnes, un certain nombre de personnes portaient réellement ce nom d’« Aomamé » – haricots de soja verts. Elle-même ne s’était jamais rendue dans cette région. Avant sa naissance, son père avait rompu avec sa famille. Il en allait de même avec sa lignée maternelle. Par conséquent, Aomamé n’avait jamais rencontré un seul de ses grands-parents. Elle n’avait pour ainsi dire pas voyagé, mais, en de rares occasions, elle avait consulté l’annuaire téléphonique de son hôtel pour chercher si des gens portaient ce patronyme. Jamais elle n’en avait trouvé nulle part, dans aucune ville, grande ou petite. Elle avait chaque fois l’impression d’être une naufragée solitaire jetée dans un immense océan.
Donner son nom était pénible. Dès qu’elle l’avait prononcé, son interlocuteur prenait un air surpris ou la considérait d’un œil embarrassé. Mademoiselle Aomamé ? Oui, c’est bien ça. Et mon nom s’écrit A-o-m-a-m-é, comme les haricots de soja, bleu-vert, oui. Quand elle avait travaillé dans une entreprise et qu’elle avait dû avoir des cartes de visite, les tracasseries avaient été d’autant plus nombreuses. L’autre regardait longuement, d’un œil méfiant, la carte qu’elle lui tendait. Comme si elle lui avait fait lire une lettre maléfique à brûle-pourpoint. Lorsqu’elle se présentait au téléphone, il y avait même des rires étouffés. Dans la salle d’attente de la mairie ou de l’hôpital, dès que son nom était appelé, les gens levaient le nez pour la regarder. Quelle tête pouvait bien avoir quelqu’un affublé d’un nom pareil ?
Parfois, les gens se trompaient et l’appelaient « Edamamé » – haricots de soja encore verts – ou même « Soramamé » – fèves. Chaque fois, elle rectifiait. « Non, ce n’est pas Edamamé (ou Soramamé). Bien sûr, ces noms se ressemblent… » Et la personne de s’excuser avec un petit rire. « Voyez-vous, c’est un nom tellement rare… » En trente ans, combien de fois lui avait-il fallu entendre la même chose ? Combien de plaisanteries stupides ?
Si je n’étais pas née avec un nom pareil, peut-être ma vie aurait-elle pris un tour différent. Si je m’étais appelée « Satô » ou « Tanaka » ou encore « Suzuki », un patronyme bien banal, j’aurais peut-être eu une existence plus tranquille et regardé les autres d’un œil plus tolérant. Possible.
Aomamé, les yeux clos, écoutait la musique avec attention. Elle se laissait envahir par les belles vibrations produites par l’unisson des bois. Brusquement, quelque chose la frappa. La qualité de la musique était trop bonne pour une radio de taxi. Même à faible volume, le son était profond et les harmoniques clairement restitués. Elle ouvrit les yeux, se redressa et examina la stéréo encastrée dans le tableau de bord. L’appareil était tout noir, élégant et brillant. Elle ne pouvait voir le nom du fabricant mais comprenait bien que c’était un modèle de prix, avec ses multiples réglages et son affichage numérique vert en façade. Sans doute un appareil de première qualité. Pour un taxi ordinaire appartenant à une compagnie, une aussi belle installation stéréo, c’était étonnant.
Aomamé examina l’intérieur de la voiture plus attentivement. Elle n’y avait pas vraiment prêté attention en montant, car elle était absorbée dans ses pensées, mais avec un examen plus minutieux elle voyait bien que ce n’était pas un taxi ordinaire. La qualité de l’équipement intérieur était remarquable, le confort des sièges parfait. Et surtout, le calme régnait dans l’habitacle. La voiture semblait être équipée d’un dispositif antibruit, et le vacarme extérieur ne pénétrait pratiquement pas à l’intérieur. Comme dans un studio insonorisé. Peut-être s’agissait-il d’un taxi indépendant ? Il existait parmi eux des chauffeurs qui dépensaient sans compter afin d’améliorer leur véhicule. Elle chercha de l’œil la plaque d’enregistrement, en vain. Il n’avait cependant pas l’air d’être un clandestin, sans permis. Il y avait bien un compteur qui calculait précisément le prix de la course. Il indiquait alors 2 150 yens. Mais on ne voyait nulle part de plaque portant le nom du chauffeur.