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lundi 18 avril 2016

Philosophie sentimentale - Frédéric Schiffter - *****

Quatrième:
"Un philosophe peut m´instruire ou m´éclairer, mais son oeuvre n´exerce sur moi aucun charme si en filigrane de ses concepts, de ses thèses, de ses arguments, je ne perçois pas le récit d´un chagrin personnel. Sous le masque du cérébral, j´aime deviner l´orphelin, l´amoureux, l´abandonné, le déclassé, le décalé - l´« animal malade ». Les auteurs que je cite dans ces pages, en exergue de chaque chapitre, n´appartiennent pas à une même sensibilité intellectuelle ou littéraire. Si, cependant, leurs pensées m'accompagnent depuis longtemps et me reviennent à l´esprit comme des refrains, sans doute est-ce parce que j´y entends une semblable tonalité mélancolique. Que j´aie à m´en féliciter ou à m´en blâmer, c´est à Schopenhauer, mais aussi à Nietzsche, Pessoa, Proust, l´Ecclésiaste, Chamfort, Montaigne, Freud, Rosset, Ortega y Gasset, que je dois ma vocation de philosophe sentimental."

Miettes :

Notre savoir n'est autre que ce que notre pensée parvient à saisir du chaos avec le moins de confusion possible. Entre une croyance et une vérité, il n'y a pas une différence de nature mais de degré de précision — raison pour laquelle Montaigne en appelle pour lui-même à un gai savoir comme à une docte ignorance.

***

Autant n’ai-je rien à reprocher aux universitaires qui se contentent d’enseigner avec compétence ce qu’ils savent, autant je me braque contre certains d’entre eux qui se recyclent dans le commerce de sagesses – faisant accroire à un public semi-cultivé en quête de supplément d’âme qu’ils détiennent les recettes d’une vie heureuse et réussie.

***

Nulle méditation accompagnée de la décision de nous changer ne transfigureront notre caractère, c’est-à-dire les plis pris par notre âme depuis notre naissance et inscrits en elle comme de profondes scarifications. Tels qu’en nous-mêmes la vie nous fige et l’âge nous ossifie. Quant au bonheur, comme l’indique l’étymologie, il nous tombe dessus comme le malheur. Il est une factualité. Nul mortel n’est une providence pour lui-même. Stoïciens, épicuriens, spinozistes, et d’autres, se montrent plus superstitieux que le vulgaire à qui ils reprochent d’en appeler aux dieux afin qu’ils lui accordent la félicité. Au contraire du malheur, le bonheur ne laisse pas de traces mais des souvenirs qui viennent nous seriner la complainte des regrets. La sagesse relève de la croyance.

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 Toute liesse me fait injure. Je regarde avec dédain les enthousiastes, les partants, les motivés. Avec une certaine crainte, aussi. Les optimistes excellent à remplir les bagnes et les cimetières. Cela signifie-t-il que je n’aime pas les gens qui aiment la vie ? Je fuis les inconscients qui ne veulent pas voir qu’ils ne jouissent que d’une existence conditionnelle et que la mort est indifférente à leur amour de la vie.

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En tant que secteur avancé de l’industrie, mais surtout de la consommation, les loisirs, en s’inscrivant dans le prolongement du travail des esclaves et en occupant une place de plus en plus importante dans leur emploi du temps, consument, pour parler comme Nietzsche, « une extraordinaire quantité de force nerveuse » et la soustraient « à la réflexion, à la méditation, à la rêverie », « mettent constamment sous les yeux des buts mesquins et des satisfactions faciles et banales » ; si bien que, dans une société où les néo-esclaves cherchent à s’amuser coûte que coûte et en permanence, la barbarie l’emporte sur la civilisation, ou, si l’on préfère, la vulgarité sur le goût.

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L’ennui, avec les bavards, c’est qu’ils n’ont aucun talent pour la conversation. C’est par faiblesse plus que par civilité que, trop souvent, nous supportons leur présence – qu’ils soient, d’ailleurs, des amis ou des proches.

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 Il en va de la tristesse du deuil comme des pulsions refoulées : refouler ne veut pas dire extirper de soi. Plus je l’enfouissais pour faire bonne figure et jouer chaque jour le rôle que l’on doit jouer dans la comédie humaine, plus elle fit corps avec mon âme et finit par muter en ennui – un ennui qui n’est ni la satiété résultant de la jouissance de quelque bien ou situation désirés, ni le vertige du désœuvrement, mais une humeur qui me fait voir le manège du « monde » comme une mécanique foutraque et déglinguée de Tinguely et les faits et gestes des humains comme des gesticulations d’automates loufoques et effrayants.

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Ainsi les gens les plus sensés s’abîment-ils dans la folie ordinaire de la croyance au monde. Même s’ils se passent de Dieu, ils se figurent appartenir à un Tout formé des deux cercles concentriques d’un ordre naturel et d’un contexte humain soumis à un Progrès. D’où leur implication fébrile et enthousiaste en son sein où point n’est besoin pour eux de reprendre place puisque nul chagrin ne les en a délogés et où ils peuvent donner le cours le plus libre à leur activisme existentiel.

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Je m’effraie du dynamisme et du sérieux avec lesquels mes semblables persévèrent dans l’agitation, comme s’ils pensaient participer à je ne sais quelle mission transcendante, stimulés par le désir d’atteindre à un but mystérieux.

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La moindre obligation sociale me lasse avant même que j’y sacrifie et m’irrite si elle s’éternise. À peine suis-je en société que le vide me manque. Rien ne m’est plus insupportable que la présence de bonshommes et de bonnes femmes pétant d’optimisme et embesognés à « avancer dans la vie » alors que, au bout de leur trajectoire, leur tombe, déjà ouverte, les attend.

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Même si je n’ouvre pas le livre que j’ai avec moi, sa présence me rassure. Je tiens là, à portée de main, un ami prêt à me faire franchir à tout moment la ligne de démarcation qui sépare la zone de la vie sans l’esprit, occupée par les forces de la bêtise, de la vulgarité ou de la platitude, de la zone libre où l’esprit circule de l’imaginaire à l’intelligence.

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Il n’y a que dans le décor où se démènent mes semblables avec le plus grand sérieux que je me sens exilé. Certes, j’exécute les mêmes gestes qu’eux, je m’adresse à eux dans leur langue, mais cela me coûte un effort, le même que celui que j’aurais à faire si j’étais perdu en un pays qui n’est pas le mien.

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Simplement, il existe deux manières de vivre avec ce sentiment. D’une part, il y a le grand nombre des pessimistes malheureux que l’inexistence du monde terrorise tant qu’ils se convertissent à l’optimisme du salut et gobent les bluffs éthiques – tous ces discours qui leur font miroiter une vie bonne, réussie, authentique, béate, réconciliée avec la mort, la vieillesse, la douleur et l’échec. D’autre part, il y a le petit nombre des pessimistes heureux, qui, eux, volens nolens, s’accommodent du pire et prennent parfois le parti d’en rire – car ils ont ce sens de l’insignifiance que l’on appelle l’humour. Naturellement, quand ils philosophent, les pessimistes heureux s’avèrent décevants aux yeux de la foule des pessimistes malheureux pour ne lui délivrer aucun message de consolation ni rien de significatif sur la meilleure façon de vivre. Ils aggravent leur cas quand ils évoquent ce dont personne ne veut entendre parler, à savoir le néant de tout. C’est le cas de Schopenhauer.

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Le sage spinoziste est un scientifique ; le sage schopenhauerien, un esthète.

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Il est remarquable de constater à quel point, bien avant Freud, Montaigne soupçonne les philosophes de souffrir d’un excès de pensée, de raison et de « fantaisie » – d’un excès de sens, donc, ce qu’en psychiatrie on entend par paranoïa. Tout se passe comme si, angoissés par leur propre vie aussi fortuite qu’éphémère, ils niaient la réalité du hasard, du temps et de la mort, pour lui substituer un monde conforme à leur désir contrarié d’harmonie et d’éternité. Leur folie consiste à présenter la réalité des apparences comme une apparence de réalité, comme le sous-produit d’une autre réalité qu’ils nomment l’Être mais qui n’existe que dans leur imagination – totale affabulation connue sous le nom respectable de « métaphysique ». 

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La volonté même de se doter de vertus pour, en somme, être un autre, montre combien la raison et la volonté capitulent devant le désir et l’imagination, qui s’en servent, à leur insu, comme moyens d’illusions.

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S’exprimer avec correction et esprit quand un sabir ordurier est devenu l’idiome officiel ? S’habiller avec soin quand le survêtement et la camisole à capuchon est devenu l’uniforme ? Se comporter avec bienséance quand le laisser-aller est devenu la forme même de la décontraction ? Autant de qualités aristocratiques qui offensent leur naturel plébéien et génère assez vite une tension proche de la rixe – telle qu’elle se produit dans la parabole d’El Discreto, de Baltasar Gracián, quand le paon est attaqué par tous les représentants de la gent volatile, des poulets aux corbeaux, qui l’accusent de leur avoir volé les apparats qu’ils n’ont pas et n’auront jamais. Quand je rentre chez moi après des heures passées à frayer par obligation avec mes contemporains, je me dis que j’ai frôlé le tabassage et que, si je l’ai échappé belle, c’est pour avoir eu le réflexe avisé d’enduire mes propos d’un miel anesthésiant qui calme le ressentiment de mes agresseurs le temps nécessaire pour que je déguerpisse. Souvent, dans la crainte qu’un jour les choses tournent très mal, je songe à apprendre un art martial, ou bien, comme les muscadins de Thermidor, à ne plus sortir sans une canne gourdin.

lundi 20 juillet 2015

Le solitaire - Eugène Ionesco - ****

Présentation:

Le seul roman écrit par Ionesco. A trente-cinq ans, un homme fait un héritage et se retire de la vie. Il ne cesse de s'étonner de ses congénères qui continuent à s'agiter, à se battre même, à aimer, à croire. La recherche de l'oubli, la nostalgie du savoir que nous n'aurons jamais, le sentiment de notre infirmité et du miracle de toute chose, font de cet individu banal un être qui a la grâce, un mystique pas tellement loin de Pascal.


Miettes:

Je m’ennuyais bien un peu. Nous savons tous que rien n’est plus triste qu’un dimanche après-midi. Les jeunes couples avec la maman enceinte qui poussait la voiturette d’un bébé, tandis que le jeune papa avançait en en tenant un autre par la main, me donnaient l’envie de les tuer ou de me suicider. Mais à partir du troisième ou quatrième demi de bière, tout devenait comique et même gai.

***

Ai-je jamais senti qu’un feu ardent couvât sous les cendres ? Ah la la… J’ai beau interroger mon âme, j’ai beau l’explorer, je n’y décèle aucune vibration profonde. Dans les espaces gris de l’intérieur, il n’y a que des décombres, sous d’autres décombres, sous d’autres décombres. Mais s’il y a des décombres, il y a eu peut-être un temple autrefois, des colonnes lumineuses, un autel ardent ? Ce n’est qu’une supposition. En fait il n’y a jamais eu rien d’autre, peut-être, que le chaos.

***

Et pourtant je me sentais mal à l’aise dans ma peau. Ne sachant pas comment bouger pour que je ne la sente pas ou que je la sente le moins possible. De temps à autre, surtout dans mon adolescence, le mystère universel m’avait troublé. Un univers infini n’est pas concevable par notre entendement. Et pourtant on m’avait répété à l’école et partout que l’univers était infini. Et puis on m’avait dit que l’univers était fini et non pas infini, cela me semblait encore moins concevable, si l’on peut dire, car qu’est-ce qu’il y avait « après » ? Il est probable que l’univers n’est ni fini ni infini, les mots fini ou infini étant des expressions qui ne veulent rien dire. Si on ne peut s’imaginer le fini ni l’infini, ni le ni-fini ni-infini qui sont des choses si élémentaires, si simples, qu’on aurait dû être fait pour pouvoir concevoir, que pouvions-nous faire d’autre que de ne pas penser ? Toute notre raison chavire dans le chaos. Que pouvons-nous savoir de la justice, de l’ordre physique, de l’histoire, des lois de la nature, du monde, si les bases fondamentales de notre entendement possible nous sont inconnues à nous-mêmes ? Surtout, ne pensons pas. Ne pensons à rien. Ne jugeons de rien.

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En fait, je suis né accablé. L’univers me semblait être une sorte de grande cage ou plutôt une sorte de grande prison, le ciel, l’horizon me semblaient être des murs au-delà desquels il devait y avoir autre chose, mais quoi ? J’étais dans un immense espace, enfermé cependant. Ou plutôt cela me semblait être une sorte de grand bateau à l’intérieur duquel je me trouvais et dont le ciel était quelque chose comme un grand couvercle. Nous étions des multitudes de prisonniers. Il me semblait que la plus grande partie de ces prisonniers n’avait pas conscience de l’être.

***

Ne pas avoir la puissance de concevoir l’univers, de savoir comment est ce qui est, cela n’est pas admissible. Sans compter que nous savons que la forme des choses n’est que l’image que nous nous faisons d’elles… Depuis l’âge de douze ans cette question m’habitait périodiquement et me donnait le même sentiment d’horrible impossibilité, la nausée. Comment font tous ces gens qui se promènent dans les rues ou qui courent après leurs autobus ? Si tout le monde se mettait à penser ça ou plutôt à imaginer cela qui est inimaginable, ils ne bougeraient plus du tout. Je m’étais déjà dit : ne pensons pas puisque nous ne pouvons pas penser. Les gens négligent ou oublient l’impensable, c’est à partir de l’impensable qu’ils pensent, ils fondent leurs pensées sur cet impensable et cela encore est pour moi impensable. Et pourtant, ils ont inventé l’arithmétique, la géométrie et des algèbres… mais les algèbres aussi vous ramènent au gouffre… mais ils ont construit des machines, ils ont organisé des sociétés, ils s’en fichent pas mal de la question absolue, la question sans réponse.

***

Il y a une sagesse qui nous enseigne à nous réjouir des petites choses que peut nous donner l’existence. J’avais vécu longtemps en utilisant ce principe. Puis j’avais appris à ne pas être trop accablé, ni par les petites ni par les choses plus grandes que nous offre l’existence. Mais elle n’est pas facile à supporter la quotidienneté, enfin, tout de même, l’oisiveté devait être préférable au travail. Entre l’effort et l’ennui, c’est toujours un certain ennui que je choisissais, que je préférais.

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Je n’ai rien d’intéressant à dire aux autres. Et ce que disent les autres, cela ne m’intéresse pas non plus. La présence des autres m’a toujours gêné. Il y avait une sorte de cloison invisible entre eux et moi. Pas toujours.

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Il faut se résigner pour ne pas souffrir. Il faut se résigner. Je me dis tout le temps qu’il faut se résigner. Très souvent, je réussis à me résigner à peu près. Ce n’est pas une résignation profonde, réelle. De temps en temps la rage pointe. C’est d’abord un certain mécontentement qui grandit en moi, qui m’envahit, qui m’étreint. Non, jamais je ne me consolerai, jamais je ne pourrai oublier, ne pas voir derrière ce mur, qui monte jusqu’au ciel. Comment se résigner à l’ignorance dans laquelle nous sommes plongés malgré les sciences, malgré les théologies, malgré les sagesses ? Depuis ma naissance je n’ai rien appris et je sais que je n’apprendrai rien. Ce sont les bornes de l’imagination que je voudrais enlever. Les murs de l’imagination que je voudrais faire sauter. Jamais ils ne s’écrouleront et je mourrai aussi ignorant qu’à ma naissance. C’est inconcevable de ne pas pouvoir concevoir l’inconcevable.

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Mais alors, sur quelles bases pouvons-nous fonder un savoir ou une morale ? En aucun cas, cette base ne peut être l’ignorance et nous ne sommes que dans l’ignorance, nous n’avons comme base de départ, comme fondement, que le néant. Comment bâtir sur le rien ? Nous avons quelques expériences pratiques à notre disposition. Je sais que je peux me déplacer. Je sais que je peux aller au restaurant. Je sais qu’on a fait des restaurants. Je sais qu’il y a des engins. Je sais qu’il y a une technique. Il me semble très étrange de m’apercevoir qu’il y a tout de même indiscutablement une technique qui tient, comme ça, sur rien du tout. Cela est encore un autre niveau de mon étonnement. Qui nous le permet ou comment cela est-il permis, comment cela peut-il se faire ? Mais encore et encore une fois et toujours, un savoir limité n’est pas un savoir. L’univers entier et tous les êtres, nous sommes manœuvrés par des instincts, par des réflexions possibles à courte portée que l’on a mis en nous. Nous sommes agis, nous n’agissons pas. Je crois que je mange pour moi. Je mange à cause de l’instinct de conservation. Je crois que j’aime et que je fais l’amour pour moi, ce n’est que pour perpétuer l’espèce, ce n’est que pour obéir à des lois qui me le commandent.

***

Après mon septième apéritif, je pensais qu’il n’y a ni réel, ni irréel, ni vérité, ni mensonge. Toutes les philosophies et toutes les théologies sont bonnes ou mauvaises si on veut ou si on ne veut pas. Cela me fit rire.

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Évidemment, répondis-je, vous connaissez ces problèmes, vous avez lu, vous avez du savoir, mais ces questions me secouent, elles sont vivantes pour moi. Pour vous, ces problèmes ne sont que de la culture. Vous ne vous réveillez pas tous les jours dans l’angoisse à vous demander quelles sont les réponses, à vous dire qu’il n’y a pas de réponses. Mais vous savez que tout le monde s’est posé ces questions. Vous savez qu’on n’y a jamais répondu, et qu’on ne peut y répondre. Seulement, chez vous, tout cela est catalogué. Puisque vous savez que ces problèmes sont posés, puisque vous savez qui les a posés, puisque vous savez qu’il y a tant de traités et de livres qui ont abordé ces sujets, vous ne vous les posez plus, vous avez mis ça de côté, quelque part dans votre mémoire. Mais oui, pour vous ce n’est que de la culture. On a cultivé le désespoir, on en a fait de la littérature, des œuvres d’art. Cela ne m’aide pas. C’est de la culture, de la culture. Tant mieux pour vous si la culture a pu conjurer le drame de l’homme, la tragédie.

***

Comme si le monde pouvait être habituel ! Comme si le monde pouvait être normal ! Comme si sentir ses battements de cœur et respirer était naturel ! Je regardais un objet se trouvant devant moi, un mètre soixante-dix de haut, un mètre vingt de large, avec deux battants de porte que l’on pouvait ouvrir. À l’intérieur, il y avait des planches où des vêtements, les miens, étaient accrochés, et du linge, le mien, rangé sur des planches. Évidemment, si on m’avait demandé ce qu’était cet objet, j’aurais répondu que c’était une armoire. Mais cela n’était plus une armoire, je ne pouvais croire sincèrement que ce fût une armoire, ce n’était pourtant pas autre chose. À tout le monde, j’aurais pu répondre que c’était une armoire. Pourtant les mots mentaient. Non seulement les objets n’étaient plus les mêmes objets, mais les mots n’étaient plus les mêmes mots. Les mots me paraissaient faux. Les objets avaient perdu, me semblait-il, leur fonction.




vendredi 17 juillet 2015

Vernon Subutex 2 - Virginie Despentes - *****

Vivement le troisième...

Présentation:

QUI EST VERNON SUBUTEX ?
Une légende urbaine.
Un ange déchu.
Un disparu qui ne cesse de ressurgir.
Le détenteur d’un secret.
Le dernier témoin d’un monde disparu.
L’ultime visage de notre comédie inhumaine.
Notre fantôme à tous.







Miettes:

Il aimerait se faire pitié, ou horreur. Quelque chose. Mais rien. Que cette tranquillité absurde.

***

Mais les mecs sont devenus tous identiques, on dirait qu’ils prennent des cours du soir pour se ressembler le plus possible. Si on ouvrait le cerveau de Laurent en deux pour lui regarder la mécanique, on y trouverait exactement le même arsenal de conneries que dans celui du cadre sup en détresse qui fait ses abdos à côté d’eux : des petites poulettes ultra light, de la verroterie Rolex et une grosse maison sur la plage. Que des rêves de connard.
Il existe une différence de taille entre sa génération et celle de Laurent. La sienne n’adulait pas les bourgeois. Quoi qu’ils en disent, les prolos d’aujourd’hui voudraient tous être nés du bon côté du manche. A Lessines, où il a grandi, les sirènes des carrières rythmaient le temps. On méprisait les bourgeois du haut de la ville. On ne buvait pas avec le patron. C’était la loi. Dans les bistrots, ça ne parlait que de politique, la haine de classe nourrissait une véritable aristocratie prolétaire. On savait mépriser le chef. Tout cela a disparu, en même temps que l’amour du travail bien fait. Il n’y a plus de conscience ouvrière. Tout ce qui les intéresse, les gars, c’est ressembler au chef. Un mec comme Laurent, si on lui laissait carte blanche, ce qu’il désire n’est pas de forcer les nantis à partager mais d’entrer dans leurs clubs. Uniformité des désirs : tous des beaufs. Ça fera de la bonne chair à canon, ça.

***

Tant que personne n’était là pour voir comment elle vivait, elle pouvait prétendre, sans vraiment mentir, qu’elle menait une existence assez riche. Une existence qui permettait de ne pas se plaindre. C’est ce qui lui fait le plus peur : passer pour une victime. Mais si elle considère son quotidien à travers les yeux d’une tierce personne, ça se complique. Son boulot est pourri. Elle accepte n’importe quels horaires. Parce qu’elle a peur de se faire mal voir. Il verrait l’absence d’amis, et même de relations. Aucune fête, d’aucune sorte. Il verrait ses flirts Internet. Les rendez-vous avec des inconnus rencontrés sur Meetic, pour lesquels elle passe des heures à se préparer s’épiler se maquiller se coiffer s’habiller, avant de ne lire dans les yeux de celui qui la découvre que de la déception. Son âge ne passe plus. Qu’est-ce qu’il verrait d’autre, Vernon ? Sa cuisine, cet endroit qu’elle cajole tant. Un mur de tisanes. Un bar d’huiles bio. Et partout, les objets de la gaieté, toutes ces couleurs acidulées – magnets sur le frigo, salières en forme de Mickey, boîtes en fer aux motifs 50’s… une accumulation de signes de détresse : plus elle cherchait à amasser les marqueurs de pimpance, et plus elle soulignait sa détresse profonde. Elle n’a même pas un chat pour lui tenir compagnie. Le soir, elle arrive, elle allume la télé direct. Et elle se sert un verre. Dans cet ordre.

***

La vérité était qu’il ne supportait plus, physiquement, ni les murs ni le plafond, il respirait mal, les objets l’agressaient, une vibration nocive le harcelait. Le pire, c’était encore la présence des gens autour de lui. Il sentait leur misère, leurs douleurs, leur peur panique de ne pas être à la hauteur, d’être démasqué, puni, de manquer ; il avait l’impression que c’était comme un pollen : ça s’infiltrait en lui et le gênait pour respirer. Ce qui fait que non, vraiment, sans façon, il n’avait aucune envie de s’installer chez l’un ou chez l’autre. Désormais, il avait besoin d’espace. Et de solitude.

***

— C’est pas ça, copine… l’adoption, la PMA, le mariage – je suis contre pour tout le monde. Je suis favorable à la stérilisation de l’ensemble de la population, dès la puberté. On est sept milliards. Tu crois pas que ça suffit comme ça ? Il faut ralentir la cadence, urgemment. Je vois les gens avec des poussettes, je regarde leurs gueules, et je me dis : mais pourquoi ? Qu’est-ce que vous croyez que vous faites, là, à vous reproduire ? On n’a pas besoin de votre génétique à la con, arrêtez la mégalomanie. Faites de la peinture si vous voulez vous occuper. Mais ne nous faites pas chier avec votre progéniture. Si on me demandait mon avis, je te collerais tout ça dans un stade : vasectomie, ablation de l’utérus, et rentrez tous chez vous… Sept milliards, et ils continuent d’infecter la planète… Le jour où on défile pour la stérilisation de l’humanité, tu me verras dehors tous les jours. Et pas en terrasse, j’aime autant te dire.

***

A droite, c’est les mêmes clowns qu’à gauche. Mais on peut leur reconnaître une chose : ils sont plus sincères. Les humains sont des merdes. Tout ce qu’ils aiment, c’est se faire diriger. Punir, récompenser, guider. La nature de l’homme, c’est de tuer son prochain. C’est à ça qu’on reconnaît la supériorité d’une civilisation sur une autre : qui a la plus grosse arme. Si tu mets dans une ville trois familles de religions différentes et que tu laisses faire comme ça vient, tu leur laisses une génération, et ils commencent à s’entretuer. Les ego fonctionnent comme des bites : aucune conscience ne peut empêcher que ça se tende. C’est pas la peine de faire comme si on n’était pas une engeance de merde. La seule chose qui peut empêcher que les humains ne s’entretuent, c’est de les tenir. Il faut un chef. C’est ce que réclame le peuple. Le chef est celui qui dit : lui, on le tue ; lui, on le récompense. Et alors tout le monde est content. Au final, que le leader se réclame de telle obédience ou d’une autre, on s’en fout. Ce qui fait kiffer le mâle alpha, c’est le pouvoir. Il peut l’appuyer sur le livre de son choix, au final c’est toujours le même bazar.

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samedi 16 mai 2015

La force majeure - Clément Rosset - *****

Présentation:

« La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. La langue courante en dit là-dessus plus long qu’on ne pense lorsqu’elle parle de “joie folle” ou déclare de quelqu’un qu’il est “ fou de joie ”. Il n’est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
Mais c’est justement en cela que la joie constitue la force majeure, la seule disposition d’esprit capable de concilier l’exercice de la vie avec la connaissance de la vérité. Car la vérité penche du côté de l’insignifiance et de la mort, comme l’enseignait Nietzsche et l’enseigne aujourd’hui Cioran. En l’absence de toute raison crédible de vivre il n’y a que la joie qui tienne, précisément parce que celle-ci se passe de toute raison.
Face à l’irrationalisme de la joie, toute forme d’optimisme raisonné n’oppose que des forces débiles et dérisoires, qu’“ un misérable espoir emporté par le vent ” pour reprendre les termes de Lucrèce. Fût-il le plus parfait et le plus juste, il laisserait encore tout, ou presque, à désirer. En ces temps de prédictions volontiers catastrophiques, on se garde pourtant d’envisager la pire des hypothèses, – je veux dire celle d’un monde devenu, contre toute attente, absolument satisfaisant. Car ce serait là un monde dont personne au fond ne veut ni n’a jamais voulu : on pressent trop qu’aucun des problèmes qui font le principal souci de l’homme n’y trouverait de solution. C’est pourquoi ceux qui travaillent sans relâche à son avènement n’attendent en fait de leur labeur qu’un oubli momentané de leur peine, et rien de plus. Et on peut parier qu’ils montreraient moins d’ardeur à la tâche s’ils n’étaient soutenus par la conviction secrète que celle-ci n’a aucune chance d’aboutir. »
Clément Rosset

Miettes:

Il n’est aucun bien du monde qu’un examen lucide ne fasse apparaître en définitive comme dérisoire et indigne d’attention, ne serait-ce qu’en considération de sa constitution fragile, je veux dire de sa position à la fois éphémère et minuscule dans l’infinité du temps et de l’espace. L’étrange est que cependant la joie demeure, quoique suspendue à rien et privée de toute assise. C’est même là le privilège extraordinaire de la joie que cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allégrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection.

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Qu’un sentiment quelconque ne puisse être validé par celui qui l’éprouve qu’à la condition d’intéresser bon gré mal gré tous ceux qui ne l’éprouvent pas, c’est là on le sait la règle éternelle du fanatisme ; fanatisme dont on remarquera qu’il se nourrit de cette pensée éminemment terroriste, quoique présentée depuis deux siècles comme éminemment libérale et progressiste, selon laquelle les hommes sont les « semblables » les uns des autres. Rien de plus fâcheux en effet, ni de plus dangereux d’ailleurs pour ceux qui en sont les apparents bénéficiaires, que cet aveu de similitude et de fraternité universelles : car, de ce que cet homme doit être tenu pour mon semblable, il s’ensuit nécessairement qu’il doit penser ce que je pense, estimer bon ce que j’estime être bon ; et, s’il se rebiffe, on le lui fera savoir de force. C’est pourquoi le fait de reconnaître en l’autre son semblable constitue toujours moins une faveur qu’une contrainte et une violence. C’est pourquoi aussi toute manifestation d’humanisme est virtuellement terroriste ; comme cette Déclaration des droits de l’homme et autres Immortels Principes qui ont eu toute latitude, depuis qu’ils ont été proclamés, de démontrer que, s’ils n’étaient peut-être pas immortels à la longue, ils pouvaient du moins se révéler à l’usage, et en attendant mieux, passablement meurtriers.

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Ou bien la joie consiste en l’illusion éphémère d’en avoir fini avec le tragique de l’existence : auquel cas la joie n’est pas paradoxale mais est illusoire. Ou bien elle consiste en une approbation de l’existence tenue pour irrémédiablement tragique : auquel cas la joie est paradoxale mais n’est pas illusoire.

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Je dis donc que l’appoint de la joie est nécessaire à l’exercice de la vie comme à la connaissance de la réalité. Cependant, il existe une autre manière de s’accommoder de la réalité, – mais je viens de dire qu’elle était névrotique : c’est celle qui consiste à la nier ; ou, plus exactement, à en considérer les composantes malheureuses non comme inéluctables mais comme provisoires et sujettes à élimination progressive. Rien de plus fréquent on le sait, ni de plus moderne, que cette sorte d’accommodement avec le réel.

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L’homme de l’espoir est un homme à bout de ressources et d’arguments, un homme vidé, littéralement « épuisé » ; tel cet homme dont parle Schopenhauer dans un passage des Parerga et Paralipomena, qui « espère trouver dans des consommés et dans des drogues de pharmacie la santé et la vigueur dont la vraie source est la force vitale propre ». À l’opposé, la joie constitue la force par excellence, ne serait-ce que dans la mesure où elle dispense précisément de l’espoir, – la force majeure en comparaison de laquelle toute espérance apparaît comme dérisoire, substitutive, équivalant à un succédané et à un produit de remplacement.

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samedi 2 mai 2015

L'empire du bien - Philippe Muray - *****


Quatrième:

L'empire du bien triomphe: il est urgent de le saboter.

Miettes:

L’Empire du Bien reprend sans trop les changer pas mal de traits de l’ancienne utopie, la bureaucratie, la délation, l’adoration de la jeunesse à en avoir la chair de poule, l’immatérialisation de toute pensée, l’effacement de l’esprit critique, le dressage obscène des masses, l’anéantissement de l’Histoire sous ses réactualisations forcées, l’appel kitsch au sentiment contre la raison, la haine du passé, l’uniformisation des modes de vie. Tout est allé vite, très vite.

***

Des bénédictions pleuvent de partout. Les dieux sont tombés sur la Terre. Toutes les causes sont entendues, il n’existe plus d’alternatives présentables à la démocratie, au couple, aux droits de l’homme, à la famille, à la tendresse, à la communication, aux prélèvements obligatoires, à la patrie, à la solidarité, à la paix. Les dernières visions du monde ont été décrochées des murs. Le doute est devenu une maladie. Les incrédules préfèrent se taire. L’ironie se fait toute petite. La négativité se recroqueville. La mort elle-même n’en mène pas large, elle sait qu’elle n’en a plus pour longtemps sous l’impitoyable soleil de l’Espérance de Vie triomphante.

***

Le public est là, il attend, il espère des coups, des cris, il voudrait des événements. L’ennui guette, envahit tout, les dépressions se multiplient, la qualité du spectacle baisse, le taux de suicides grimpe en flèche, l’hygiène niaise dégouline partout, c’est l’Invasion des Mièvreries, c’est le grand Gala du Show du Cœur.

***

Penser « juste » est une sorte de science. Penser « juste », c’est penser bien, mais avec assez de virulence apparente pour que l’auditeur ou le lecteur ait l’impression que vous pensez seul, et surtout très périlleusement, contre de terribles ennemis, avec un courage inégalable.

***

La litanie des bons sentiments, le catéchisme par lequel n’importe qui est désormais tenu de se présenter, remplace en fin de compte, et très avantageusement, la prière, si tant est que celle-ci, comme le soutenait Nietzsche, n’a été inventée par les grands fondateurs de religions que pour avoir la paix ; pour que les gens, pendant ce temps-là au moins, ne les emmerdent pas trop. Dressage, discipline. Occupation des mains, de l’esprit, des yeux… Amener les fidèles à répéter les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu ou à reprendre en chœur, devant l’écran, le chapelet des droits de l’homme, voilà d’excellentes mesures éducatives, bien adaptées à des moments précis, et différents, de l’histoire humaine ; et destinées à rendre tout le monde à peu près supportable, au moins quelque temps.

***

« Quand nous serons devenus moraux tout à fait au sens où nos civilisations l’entendent et le désirent et bientôt l’exigeront, écrivait Céline en 1933, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l’instinct de destruction. »

***

L’enfer contemporain est pavé de bonnes dévotions qu’il serait si agréable de piétiner. C’est un crime contre l’esprit, c’est une désertion gravissime de ne pas essayer, jour après jour, d’étriller quelques crapuleries. Les gens ne croient plus, dit-on, que ce qu’ils ont vu à la télé ? Ça tombe bien, la littérature a toujours été là, en principe du moins, pour démolir ce que tout le monde croit. S’il en existait encore une, s’il y avait encore des écrivains, au lieu d’« auteurs », au lieu de « livres », on pourrait peut-être se divertir.

***

Le Bien a toujours réponse à tout : à la fin les menteurs sont punis, le Paradis descend en plein désert, les maris infidèles perdent en même temps leur femme, leur maîtresse et leur boulot, c’est bien fait, ça leur apprendra. On s’était trompés sur toute la ligne : le Mal était soluble dans le sirop.

vendredi 1 mai 2015

Le principe - Jérôme Ferrari - *****


Magnifique...


Miettes:


Vous parliez à votre mère de la musique lointaine des choses essentielles, vous vous plaigniez que votre vie ressemblât à un chemin poussiéreux, tracé dans la laideur d’une contrée aride et, sans votre travail, votre immense solitude eût été absolue. Mais elle ne l’était pas. Il vous fallait participer à des débats gigantesques, inépuisables, qui vous permettaient d’échapper à la fois à votre mélancolie et à tout ce qui vous dégoûtait dans la vie publique, que vous ne preniez pas au sérieux parce qu’il vous était impossible de croire que les forces de la bêtise fussent infiniment supérieures à celles de la raison. Si vous étiez naïf, c’était peut-être de rêver que le monde de la politique devrait en fin de compte obéir aux mêmes règles aristocratiques que le monde de la science dans lequel les luttes les plus acharnées n’admettaient pas d’autres armes que les arguments et constituaient encore des témoignages de respect et d’amitié. Vous pensiez qu’une cause qui n’est défendue que par la violence, le mensonge et la calomnie fait ainsi l’aveu de sa propre faiblesse, et vous aviez raison – mais vous n’imaginiez pas le pouvoir de la faiblesse, de l’humiliation, du ressentiment et des peurs abjectes. Quelque chose de raffiné et de pourri viciait l’air que vous respiriez mais vous ne le sentiez pas ; vous conversiez fraternellement avec des hommes de toutes nationalités qui se faisaient de ce qui est essentiel la même idée que vous, vous passiez d’un pays à l’autre, d’une université à l’autre, en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, comme si la vaste Athènes contemporaine dans laquelle vous viviez avait effacé les frontières, vous bondissiez joyeusement sur le pilier d’angle d’une terrasse, au Japon, et Dirac, terrorisé à l’idée que vous alliez basculer dans le vide d’un instant à l’autre, vous regardait vous y tenir debout, en équilibre, les mains nonchalamment enfoncées dans les poches de votre pantalon, impassible et joyeux, devant le grand ciel clair.

***

Quant à lui, il lui était indifférent de mourir.
Vous avez essayé de lui parler, la guerre finirait, le monde serait encore là, un monde différent, ce ne serait sans doute pas un monde meilleur mais il aurait besoin que des hommes de bonne volonté survivent pour faire au moins en sorte qu’il ne devienne pas pire que celui-ci, c’était une tâche utile, nécessaire, certaines choses méritaient d’être sauvées du néant, il secouait tristement la tête, vous aviez beau insister, il ne vous croyait plus, toutes les paroles d’espoir lui semblaient répandre une puanteur insupportable, celle du mensonge et de l’illusion, et il souffrait terriblement, car les effets du poison de la vérité sont d’abord douloureux, on songe avec nostalgie à la douceur perdue des rêves d’avenir qu’on ne fera plus jamais, aux délices du mensonge et de l’illusion dont on ne supporte plus la puanteur après s’être si longuement enivré de leur parfum délicat, aux promesses d’amour auxquelles on ne peut plus croire, mais, quelques mois plus tard, quand le poison a desséché jusqu’à la racine de la vie, il n’y a plus de nostalgie, plus de souffrance, seulement l’incomparable quiétude du désespoir, et Hans Euler vous écrivait depuis la Grèce pour vous parler seulement du ciel bleu, de la mer vineuse et du goût des oranges.

***

Tout doit être transfiguré par le mensonge.
Nous ne sommes pas le maître de Delphes, qui ne dit ni ne cache rien. Notre parole est seulement humaine. Elle ne peut que révéler imparfaitement le monde ou l’enfouir sous le mensonge – et elle atteint alors sa perfection.

***

Rien ne peut sauver de la solitude l’homme qui ne rencontre plus que lui-même. C’est ainsi. Ce monde qui nous prolonge et nous reflète est plus terrifiant, plus étranger, plus hostile que ne le fut jamais la nature sauvage et moi, je n’y peux rien.

samedi 25 avril 2015

Les producteurs - Antoine Bello - **

Bof, bof...
Les deux premiers tomes (Les falsificateurs, les éclaireurs) m'avaient emballé mais celui est poussif, longuet. Rien de nouveau si ce n'est un dossier supplémentaire pour le CFR (Comité de Falsification du réel), une pseudo-intrigue (malette contenant des projets de falsification dérobée) et une petite pirouette à la fin.
Bref... sans conviction.

Quatrième de couverture:

Sliv Dartunghuver vient d'accéder aux instances dirigeantes du Consortium de Falsification du Réel, organisation secrète internationale qui s'efforce de maintenir une harmonie relative sur la planète en construisant de toutes pièces les légendes dont l'humanité a besoin. Or le CFR est dans la tourmente, menacé par la divulgation de documents internes et décrédibilisé par plusieurs échecs (dont la création d'Al-Qaida, pure fiction née des cerveaux des falsificateurs du CFR dans le but de faire comprendre au monde la menace de l'extrémisme islamiste). Avec l'aide de ses amis Youssef et Maga, et de la belle et redoutable Lena, Sliv se lance dans une série de mystifications toujours plus audacieuses, qui l'entraînent de Hollywood à Hong Kong, de Sydney à Veracruz, et jettent un jour nouveau sur l'élection d'Obama, l'épidémie de grippe H1N1 et la découverte d'une fascinante cité maya. La jubilation de l'auteur à échafauder des scénarios vertigineux transparaît à chaque page de ce récit à la fois divertissant et profond.


Miette:

Il se remplit une coupe de champagne à ras bord sans même songer à m’en proposer.
— Qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal ? Les uns vous diront la conscience, les autres le langage. Pour moi, ce sont les histoires. L’Homo sapiens en a de tout temps produit et consommé des quantités stupéfiantes, des habitants des grottes de Lascaux à nos contemporains qui s’abrutissent de séries télé. Or le hasard n’a pas sa place dans l’évolution : si la fréquence d’un trait héréditaire augmente au fil des générations, c’est qu’il améliore les chances de survie de l’espèce. L’homme moderne est le fruit de millions d’années d’évolution ; s’il continue à raconter des histoires, il en tire forcément un bénéfice.
— Lequel ?
— Pour faire simple, l’histoire est un simulateur de vie, semblable dans le principe au simulateur de vol sur lequel s’entraîne un pilote. Les anecdotes qui émaillent nos conversations, les livres que nous lisons, les films que nous voyons nous préparent aux situations que nous allons rencontrer, nous évitant de coûteuses erreurs et nous permettant de vivre plusieurs existences à la fois. Un adolescent a vécu par procuration des dizaines d’histoires d’amour avant de dire « I love you » pour la première fois. Un soldat recevant son ordre de déploiement sait à quoi s’attendre grâce à Full Metal Jacket ou Catch 22. Et tous les maris du monde connaissent les risques d’une aventure extraconjugale depuis qu’ils ont vu Liaison fatale…
— Vous citez essentiellement des livres et des films. Ne confondez-vous pas histoire et fiction ?
— C’est la même chose. Absolument et strictement la même chose.
Il but pour quelques dizaines de dollars de champagne et reprit :
— Notre cerveau est programmé pour connecter les faits sous forme d’histoire. Supposons que vous montiez dans un train. Le contrôleur est planté devant un passager, un jeune routard qui retourne ses poches. Vous n’y prêtez pas attention et rejoignez votre voiture. Le lendemain, alors qu’un ami mentionne le coût de la fraude dans les transports en commun, vous lui racontez l’épisode dont vous avez été témoin. J’emploie à dessein le terme d’« épisode » car votre esprit aura organisé, sans même que vous le lui ayez demandé, ces quelques faits en une histoire cohérente avec un début, un milieu et une fin : le contrôleur a demandé à voir le billet du jeune homme, qui n’en avait pas ; le contrôleur a par conséquent verbalisé le fautif, qui fouille ses poches pour réunir le montant de l’amende. Notez le nombre d’hypothèses implicites dans ce scénario : un homme habillé en contrôleur est automatiquement un contrôleur, de même qu’un routard est un candidat naturel à la fraude et que quiconque fouille dans ses poches cherche forcément de l’argent. Cette scène admet pourtant quantité d’autres explications : par exemple, le contrôleur a fini son service, il se lève pour aller au wagon-bar, son fils lui tend de quoi acheter un sandwich ; ou encore, le contrôleur a verbalisé une autre passagère, une vieille dame à qui on donnerait le bon Dieu sans confession, elle sort une grosse coupure pour s’acquitter de l’amende, le contrôleur se tourne vers le routard pour lui demander s’il a de la monnaie ; et caetera et caetera.
— J’aurai retenu le scénario le plus probable, voilà tout.
— C’est là que je veux en venir. À partir du moment où ce scénario, probable comme vous dites, s’imprime dans votre cerveau, il se transforme en certitude. Vous êtes persuadé d’avoir assisté à un contrôle de billet, que dis-je, vous avez assisté à un contrôle de billet. Une histoire est devenue un fait, la fiction réalité.
Vargas me laissa le temps de digérer ses paroles. J’avais conscience de vivre un moment extraordinairement important.
— Notez au passage que vous ne conserverez aucun autre souvenir de ce wagon. Vous avez traversé la voiture, un routard n’avait pas son billet : voici d’ici une semaine ou un mois tout ce que vous vous rappellerez. Sur le moment, pourtant, vous aviez enregistré quelques détails supplémentaires : le joli minois d’une passagère, des journaux débordant d’une poubelle… Ils s’effaceront presque aussitôt, chassés par d’autres faits tout aussi insignifiants. Vous les oublierez parce qu’ils ne font pas partie d’une histoire…
— Les histoires comme procédé mnémotechnique, en quelque sorte…
— Exactement ! Comme il est plus facile de se souvenir de la séquence 1-2-3-4-5 que 5-2-4-1-3, notre cerveau nous fournit l’illusion d’un ordre, en postulant une chronologie ou des liens de causalité qui souvent n’existent pas. Tenez…
Il s’interrompit pour accueillir Beverly qui poussait un lourd chariot.
— Où dois-je installer la table ? demanda-t-elle.
— Quelle question ! Dans le bureau ovale, répondit Vargas.
— Vous êtes certain ? demandai-je, intimidé contre toute raison par la symbolique du lieu.
— Mais oui ! Je le fais tout le temps. Vous avez besoin d’aide, mon chou ?
— Non, non, Ignacio, protesta-t-elle en dépliant la nappe. Installez-vous, je m’occupe de tout.
— Faites-moi plaisir Sliv, asseyez-vous dans le fauteuil du président.
— Vraiment ?
— Mais oui. De toute façon, il est bien moins confortable que l’original.
Moins d’une minute plus tard, je croquai dans un beignet au caviar et à la crème fraîche.
— N’est-ce pas divin ? s’extasia Vargas. J’en mangerais à la pelle. Aux Oscars, ils les avaient préparés un peu différemment, avec un zeste de…
— Votre temps est compté Ignacio, l’interrompis-je. Vous disiez combien il est difficile de faire la part entre fiction et réalité…
— Oui. Que sait-on de l’histoire du jazz par exemple ? En gros qu’il s’agit d’une musique d’origine afro-américaine, née de la confluence du gospel, du blues et des chansons que fredonnaient les esclaves dans les plantations. On souligne aussi parfois l’importance des lois Jim Crow qui durcirent la ségrégation raciale dans les années 1890 et incitèrent les musiciens noirs à se regrouper en orchestres. Vous comprenez que tout cela n’est qu’une vue de l’esprit, une façon de relier entre eux des faits indépendants ?
— Certes, mais cette vue de l’esprit, comme vous l’appelez, contient une part de vérité, non ? Les historiens…
— Les historiens, comme leur nom l’indique, racontent des histoires. Comprenez s’il vous plaît la différence entre le passé et l’histoire. Le passé, c’est ce qui est réellement survenu. Il est incontestable que les Noirs chantaient du gospel à la fin du XIXe siècle ou que le Parlement de Louisiane a passé certaine loi en 1892. Faire de ces événements les jalons de la naissance d’un mouvement que l’on appellera le jazz, c’est en revanche raconter une histoire. Tel professeur d’université de Harvard écrira la sienne, vous pourriez écrire la vôtre qui ne serait pas nécessairement plus bête.
— Sauf qu’il a un doctorat et que je n’en ai pas.
Vargas leva les yeux au ciel, comme si j’avais proféré une énorme bêtise. Pour se récompenser de son stoïcisme, il engloutit trois amuse-gueules avant de me répondre :
— Un diplôme, un employeur prestigieux et des centaines de citations de confrères dans des articles qui disent à peu près tous la même chose.
— Peut-être disent-ils la même chose parce que c’est la vérité ?
C’était une nouvelle bêtise, dont Vargas me punit en tirant l’assiette à lui.
— La vérité n’existe pas Sliv. Elle est constamment recréée. Vous connaissez l’adage « l’Histoire est écrite par les vainqueurs » ?
— Oui, tout de même, dis-je, vexé.
Son petit cours commençait à tourner à l’humiliation. Je ne l’aurais pourtant interrompu pour rien au monde.
— C’est une phrase d’une grande justesse. Imaginez à quoi ressembleraient nos manuels d’histoire si Hitler l’avait emporté. « L’un des grands bénéfices de la guerre aura été de débarrasser le monde des Juifs, une race nuisible qui tenait tous les leviers de la finance internationale. » Je vais plus loin : l’Histoire est écrite par quiconque tient la plume. L’Histoire est une histoire. C’est pour ça qu’elle change tout le temps, au point qu’étudier la Révolution française revient moins à reconstituer la façon dont les sans-culottes ont pris la Bastille qu’à comprendre quel regard les époques nous ayant précédés portaient sur ces événements.
Je me souvenais vaguement qu’un des cours de l’Académie traitait de ces questions. Je regrettais de ne pas en avoir saisi la portée sur le moment.
— Le monde est le lieu où s’affrontent les histoires, poursuivit Vargas. Elles sont partout : dans la religion, dans l’actualité, dans la science…
— Dans la science ?
— Bien sûr ! Pendant des siècles, la Terre était plate ; puis elle est devenue ronde ; puis elle s’est mise à tourner autour du Soleil. Chaque fois, les tenants de l’ancienne théorie traitaient la nouvelle de fumisterie.
— Justement, on parle de théories ici, plus d’histoires.
— C’est la même chose. Dans l’histoire de la Terre plate, le personnage principal s’appelle Dieu le Père ; dans celle de Copernic, c’est l’astronome avec son quadrant et ses abaques…
— Vous oubliez une différence : Copernic disait la vérité !
— Allons donc ! s’esclaffa Vargas. Ses travaux sont truffés d’erreurs rectifiées par Galilée et Newton, qui eux-mêmes en commirent d’autres. C’est la nature du processus scientifique qui veut ça. Tenez, à l’heure où je vous parle coexistent une centaine de théories sur le big bang. La plupart sont le fait d’illuminés mais dix ou douze émanent d’astrophysiciens distingués. Or une seule de ces théories – au maximum – est correcte, ce qui revient à dire que les autres sont des histoires, des histoires élaborées de bonne foi et non sans une certaine rigueur, mais des histoires malgré tout. Du reste, quand bien même l’une de ces théories serait « vraie », au sens où vous l’entendez, je continuerais personnellement à la considérer comme une fable.
— Allons Ignacio, la gravitation universelle n’est pas une fable !
— Bien sûr que si. Les objets sont attirés vers le centre de la Terre, c’est entendu. Mais là où Newton impute ce phénomène à une force qu’il appelle la gravité, j’en rends quant à moi responsable le dieu Gravitor, qui punit l’homme pour l’arrogance d’Icare en le clouant au sol.
— Vous n’êtes pas sérieux ?
— Ai-je l’air de plaisanter ? dit-il en se léchant les doigts pleins de crème fraîche. D’ailleurs, vous savez sans doute que la théorie de Newton, si elle rend fort bien compte du mouvement des planètes, est impuissante à prédire celui des particules infiniment petites. Elle est par conséquent fausse. Oh, je ne m’inquiète pas, elle sera améliorée. Chaque histoire chasse la précédente : l’Univers a 6 000 ans ; non, 20 000 ; non, 100 millions d’années ; non, 1 milliard ; non, 5 milliards…
— Vous admettrez tout de même qu’à la longue on se rapproche de la vérité, plaidai-je, soucieux de me découvrir au moins un terrain d’entente avec lui.
— Encore une fois, le terme « vérité » est mal choisi. Mais je vois ce que vous voulez dire. Je vous concède que la science est peut-être le seul domaine où l’on peut discerner un semblant de trajectoire. Dans tous les autres, c’est le chaos absolu ! L’amour courtois, le communisme, le pantalon patte d’ef’, les hormones de croissance : tout ça faisait des histoires formidables, jusqu’à ce qu’une autre histoire encore plus formidable les supplante dans le cœur du public…
Il s’arrêta subitement, comme frappé d’une terrible révélation.
— Mais je parle, je parle, et j’en oublie de manger. Goûtez-moi ce sandwich au saumon, Sliv, vous ne le regretterez pas.
Je mordis dans mon sandwich pour lui faire plaisir. J’en avais mangé des dizaines d’aussi savoureux dans ma vie.
— C’est un enchantement en effet, dis-je, voyant qu’il attendait ma réaction.
— Savez-vous d’où le saumon écossais tire ce goût inimitable ? Des puissants courants des lochs qui, en forçant les poissons à nager sans interruption, leur donnent cette chair ferme et texturée…
— C’est la vérité ? l’interrompis-je. Ou une histoire inventée par le syndicat des éleveurs de saumons écossais ?
Vargas éclata de rire.
— Touché ! C’est une histoire bien sûr, une histoire qui arrange tout le monde : les producteurs écossais qui vendent leur production à prix d’or et les imbéciles comme moi qui se sentent flattés d’être traités en gastronomes. Un jour, les Norvégiens inventeront un boniment encore meilleur et détrôneront les Écossais. Car ces histoires dont nous parlons obéissent elles aussi aux lois du darwinisme : seules les meilleures survivent, un jour, un an, des siècles pour les mieux troussées. En général, l’art est plus fort que la réalité, les mythes plus résilients que les fables, et les religions ont la peau plus dure que les idéaux politiques.

lundi 6 avril 2015

Tristesse de la Terre - Eric Vuillard - *****

Tristesse de la terre est le récit de la naissance de l'industrie du spectacle à travers la vie de Buffalo Bill et de son fameux Wild West Show. Ce spectacle colossal sera vu par quelques 70 millions de spectateurs au cours de la vingtaine d'années de tournée à travers le monde.
Mais ce livre n'est pas simplement un récit historique. Eric Vuillard nous fait entrer dans l'intimité de ce William Cody qui n'aura de cesse de construire sa propre légende (il n'a participé à aucune des batailles/massacres pseudo-reconstituées) et de réinventer l'histoire des Etats-Unis, la glorification du cow-boy passant par l'escamotage du génocide indien.
Un excellent livre sur la facticité servi par une très belle plume.

Le début du roman:

LE SPECTACLE est l’origine du monde. Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre. Ainsi, à Chicago, lors de l’Exposition universelle de 1893 commémorant les quatre cents ans du voyage de Colomb, un stand de reliques, installé dans l’allée centrale, exposa le cadavre séché d’un nouveau-né indien. Il y eut vingt et un millions de visiteurs. On se promenait sur les balcons de bois de l’Idaho Building, on admirait les miracles de la technologie, comme cette colossale Vénus de Milo en chocolat à l’entrée du pavillon de l’agriculture, et puis on se payait un cornet de saucisses à dix cents. D’innombrables bâtiments avaient été construits, et cela ressemblait à une Saint-Pétersbourg de pacotille, avec ses arches, ses obélisques, son architecture de plâtre empruntée à toutes les époques et à tous les pays. Les photos en noir et blanc que nous en avons donnent l’illusion d’une ville extraordinaire, aux palais bordés de statues et de jets d’eau, aux bassins où descendent lentement des escaliers de pierre. Pourtant, tout est faux.
Mais le clou de l’Exposition universelle, son apothéose, ce qui devait attirer le plus de spectateurs, ce furent les représentations du Wild West Show. Tout le monde voulait le voir. Et Charles Bristol aussi – le propriétaire du stand de reliques indiennes qui exhibait le cadavre d’enfant – voulait tout laisser là pour y aller ! Pourtant, il le connaissait ce spectacle, puisqu’au tout début de sa carrière, il avait été manager et costumier pour le Wild West Show. Mais ce n’était plus pareil, c’était à présent une énorme entreprise. Il y avait deux représentations par jour, pour dix-huit mille places. Les chevaux galopaient sur un fond de gigantesques toiles peintes. Ce n’était plus cette vague succession de rodéos et de tireurs d’élite qu’il avait connue, mais une véritable mise en scène de l’Histoire. Ainsi, pendant que l’Exposition universelle célébrait la révolution industrielle, Buffalo Bill exaltait la conquête.

dimanche 29 mars 2015

La communauté des sœurs / Les mentats de Dune - Herbert & Anderson - ****


Il est assez fascinant de constater que l'univers de Dune, dans lequel je traine mes pompes depuis plus de vingt-cinq ans finit par atteindre une espèce de réalité, de consistance. Ce cycle se situe entre "Dune, la genèse" et "Avant-Dune" et sera probablement une trilogie comme les autres. Le troisième sera probablement consacré aux navigateurs.
J'ai dévoré ces deux livres, faut bien l'avouer, même si le début du deuxième tome est un peu chargé de rappels quand on enchaîne les deux tomes. A travers une alternance de chapitres consacrés à des protagonistes différents, formule bien rodée, on est pris dans cette narration comme on l'était dans les opus précédents.
A lire donc...


Ce nouveau titre de la saga de Dune revue et prolongée par Brian Herbert et Kevin J. Anderson nous ramène dix mille ans en arrière, à l'époque de la création du Bene Gesserit et des autres ordres apparaissant dans Dune, Mentats, Maîtres d'armes, Navigateurs, etc.
Il se situe quatre-vingt-trois ans après la Bataille de Corrin, qui a mis fin au règne et même à l'existence des Machines pensantes qui ont menacé de détruire le genre humain. L'humanité subit de profondes transformations. En effet, le mouvement Butlèrien a entrepris de détruire toutes les formes de technologies dangereuses, bien au-delà des seules Machines pensantes. Il en résulte que par passion ou par intérêt, des groupes humains vont entreprendre de se doter des capacités qui étaient autrefois assurées par des machines. Un groupe existe déjà, celui des Navigateurs, qui peuvent choisir la bonne route à travers les subtilités de l'hyperespace. Il s'est assuré le monopole du voyage spatial et lutte contre le mouvement Butlèrien, s'efforçant avec une poignée de savants de préserver l'essentiel des acquis scientifiques.
L'ordre des Mentats, pour sa part, choisit de s'allier au mouvement Butlerien.
De son côté, sous la direction de la Révérende-Mère Raquella Berto-Anirul, qui, à la suite d'une empoisonnement manqué, a trouvé accès aux mémoires de tous ses ancêtres féminins, la Communauté des Soeurs est en proie à de grands désordres, une partie des Soeurs voulant rejoindre le mouvement Butlérien. Celui-ci soupçonne Raquella d'utiliser des ordinateurs pour mener à bien un immense projet génétique d'amélioration de l'humanité, ou du moins d'une de ses parties. De ces conflits et de diverses ambitions, vont surgir une nouvelle organisation de la Communauté, qui deviendra ultérieurement le Bene Gesserit.
Les familles Atreides et Harkonnen ne sont pas sorties non plus indemnes de la Guerre des Machines et des troubles qui ont suivi. Elles tentent de reconstruire leur influence et leurs fortunes avec des résultats inégaux.


La bataille de Corrin, conclusion de la guerre des Machines, a mis fin au règne et même à l'existence des Machines pensantes qui ont menacé d'asservir puis de détruire l'humanité. Il en a résulté l'interdiction absolue de construire des intelligences artificielles, interdiction consignée dans la Bible catholique orange sous la forme : « Tu ne feras point de machine à l'esprit de l'homme semblable. » Allant plus loin, le mouvement butlérien, sous la conduite de Manford Torondo, a entrepris de détruire toutes les formes de technologies dangereuses, bien au-delà des seules machines pensantes.
Du coup, l'humanité subit de profondes transformations. Par passion ou par intérêt, des groupes humains vont entreprendre de se doter des capacités autrefois assurées par des machines. L'ordre des Mentats, pour sa part, créé par Gilbertus Albans, a choisi de s'allier au mouvement butlérien.
Un entraînement spécial, formant à la logique la plus poussée dès l'enfance, et assisté d'une drogue, permet à certains hommes de devenir des « ordinateurs humains ». Mais Gilbertus Albans lui-même se trouve dans une situation difficile : s'il a rejoint un temps le jihad butlérien, il s'oppose à la politique du chef du mouvement, Manford Torondo, qui, devenu fou, veut abolir toute science.
De son côté, et pour équilibrer la puissance des Mentats masculins, la mère supérieure Raquella tente de reconstruire son École des soeurs avec l'aide de son élève la plus douée, Valya Harkonnen, qui poursuit aussi un autre but : tirer vengeance de Vorian Atreides, héros légendaire du jihad butlérien qu'elle tient pour responsable de la déchéance de sa famille. Ainsi naît le Bene Gesserit qui va se doter d'un programme secret : donner naissance, par sélection génétique, au Kwisatz Haderach qui maîtrisera tous les possibles de l'avenir.
Les trois ordres en cours de constitution, Bene Gesserit, Mentats et Navigateurs, qui ont pour but commun d'améliorer l'espèce humaine et de libérer ses potentiels insoupçonnés, vont-ils unir leurs forces pour s'opposer aux fanatiques butlériens ou s'opposer les uns aux autres au risque de se détruire ?


Allez, quelques entêtes de chapitres:

Quiconque cherche un sens à la vie entreprend une quête futile. La vie humaine n’a aucun but ni valeur.
Le général cymek Agamemnon,
Une Ère de Titans.


Les humains sont une cause infinie de perplexité et de fascination. Pas étonnant qu’ils aient besoin de tant d’émotions différentes pour pouvoir concocter des explications et des excuses à leur comportement irrationnel.
Érasme, Journaux de laboratoire


Y a-t-il quelque chose qui soit réellement tel que nous le percevons ? Quels sont les filtres de nos perceptions ? Les plus honnêtes parmi nous regarderont en profondeur pour déterminer de quelle façon nos opinions sont biaisées par nos propres illusions.
Formation de la Communauté des Sœurs Orthodoxes.


Il y a de la force dans le nombre, une puissance brute et primordiale. Mais à mesure qu’une foule grossit, sa capacité de raisonnement diminue.
Gilbertus Albans, archives de l’École Mentat.


Il ne suffit pas de répéter quelque chose souvent, et avec véhémence, pour que cela devienne un fait, et aucune personne rationnelle n’y croira quel que soit le nombre de répétitions.
Draigo Roget, rapport à la Holding Venport,
Analyse des comportements fanatiques.


Parfois, la meilleure façon de voir ce qui est familier est de s’en éloigner.
Sagesse du désert.


Des convictions inflexibles sont des choses puissantes.
Mais sont-elles une armure ou une prison ?
Une arme ou une faiblesse ?
Empereur Jules Corrino.

samedi 28 février 2015

Dictionnaire chic de philosophie - Frédéric Schiffter - ****

Présentation:
De A comme Aliénation ou Amour jusqu’à W comme Woody (Allen) , dont il apprécie l’art et la pensée, en passant par D comme Devoir de mémoire ou N comme Nihilisme, Frédéric Schiffter revisite les figures imposées de la philosophie, qu’il confronte à sa Weltanschauung dandy, mêlant entrées classiques ou buissonnières.
On y trouvera tout aussi bien des réflexions parfois polémiques sur l’existentialisme, Guy Debord ou Michel Onfray, que des concepts plus inattendus et chers à l’auteur, tels que le « blabla », le « gnangnan », le « cafard » ou l’« anarchisme franchouillard ». Un portrait de Schopenhauer voisine avec une citation de Cioran et l’évocation des jeunes femmes en bikini.
Dans la lignée de Philosophie sentimentale (prix Décembre 2010) et du Charme des penseurs tristes, Frédéric Schiffter, écrivain tout autant que philosophe, partage ses passions et ses lecture dans ce dictionnaire stylé, tout à la fois pensif et jouissif, qui a tout du gai savoir.

Quelques miettes:


ANANTHROPE : Terme que j’ai inventé pour moi. Formé à partir du grec anthropos, qui désigne l’humain, et du préfixe an, qui exprime une négation. De même qu’il ne croit pas en Dieu, l’ananthrope est un homme qui ne croit pas en l’homme – au contraire de bon nombre d’athées.

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L’anarchiste sentimental ne se syndique pas, ne lance pas de bombes, ne sabote rien. Il se contente d’observer le manège social des humains, le regard à la fois amusé et triste.

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« Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut qu’il plaisantait et on l'applaudit. Il insista et les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »

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Dans quel roman de Kundera trouve-t-on le néologisme « papaïsé » ? L’héroïne, une belle trentenaire, sûre de son pouvoir de séduction, se rend compte que les hommes ne la regardent plus dans la rue. Elle s’en alarme, croyant qu’elle devient laide. Or, elle comprend que telle n’est pas la raison. En réalité, un changement, pour ne pas dire un cataclysme, s’est produit insensiblement dans la société. Les hommes qu’elle croise sur les trottoirs ne se baladent plus les mains dans les poches et le regard à l'affût, mais poussent des landaus ou portent sur leur ventre, dans des sacs kangourous, un mioche tout en donnant la main à un autre. Et, bien sûr, comme cette marmaille plus ou moins agitée mobilise leur attention, ils ne peuvent plus apprécier le galbe d’un mollet ou d’un fessier féminin et leurs yeux sont vidés de cette bonne vieille concupiscence, qui était souvent lourde, mais, au fond, plutôt flatteuse. Le mâle ainsi « papaïsé » est l’homme publiquement domestiqué, mais qui s’imagine compenser le déficit narcissique causé par sa situation sociale. Chômeur ou employé méprisé dans sa vie ordinaire, il se rabat sur la paternité, rôle dont personne, croit-il, ne contestera la grandeur. « J’aime mes enfants et je le montre en les trimbalant partout, c’est dire comme je suis un homme bien, capable de renverser les vieilles valeurs du machisme. » Ajoutons à cela son obéissance à l’ordre de « partager dans le couple » les tâches de pouponnage, et voilà comment la papaïsation, ou la bonnefemmisation, devient un atour de modernité plaqué sur une servitude.

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« Comment des gens comme nous, qui fuient comme la peste les positions officielles, peuvent-ils avoir leur place dans un “parti” ? Que nous importe un "parti" à nous qui crachons sur la popularité, à nous qui commençons à ne plus savoir où nous en sommes dès que nous nous mettons à devenir populaires ? Que nous importe un parti, c'est-à-dire une bande d’ânes qui ne jurent que par nous parce qu'ils nous considèrent comme leurs égaux ? »

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Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? A ces questions que Kant présentait comme étant celles, éternelles, de la philosophie, Montaigne répondit deux siècles plus tôt : Rien. Sa lucidité s’accommodait des ténèbres que les Lumières ne sont jamais parvenues à dissiper.

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Quand on me cherche des noises et que je ne riposte pas, je m’en veux pour ma faiblesse. Même chose quand je riposte.

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Les dieux nous font souvent des blagues de ce genre. Ils chatouillent notre mémoire. Ils prennent plaisir à nous voir nostalgiques, spectateurs désarmés des images de notre passé qui ternit au fil des années. C’est pourquoi ils ont soufflé aux mortels l’invention de la photographie et du cinéma – afin que les chatouilles soient des déchirements.

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Le « gnangnan » qualifie une forme d’altruisme dont le ressort est l’indignation mêlée de sensiblerie contre une forme de tragique frappant les foules humaines et rebaptisée le « Mal » (terrorisme, catastrophe naturelle, guerre civile, épidémie…). Donnant lieu à bien des « blabla » moraux, politiques, religieux, médiatiques, le gnangnan permet aux individus tournés en temps ordinaire vers l’hédonisme égoïste et consumériste de se sentir bons, justes et indispensables – du côté du bien.

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On voit par ces exemples ce qu’est un intellectuel : un va-de-la-gueule assuré d’être du côté du Vrai, du Bien, du Juste, et qui ne rate jamais une occasion de s’autoentarter en ramenant sa science et sa morale – à rebours du penseur ou de l’écrivain qui se range à l’avis de Ludwig Wittgenstein selon quoi « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». 

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Enfin, quand, dans une assemblée de philosophes affairés à défendre la grandeur humaine, je ne résiste jamais au plaisir de lancer cet aphorisme de Cioran : « L’homme est un gorille qui a mal tourné. » L’histoire ? L’épopée sanglante de nos gesticulations.

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L'otium, vanté notamment par les cyrénaïques, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, est le temps à soi mis à profit pour l’étude, la réflexion, mais aussi pour les plaisirs de l’amour, de l’amitié, de la lecture, de l’écriture. Il se situe hors du tumulte du negotium, c’est-à-dire des affaires et des occupations serviles. S’il s’oppose au travail, l'otium, « le » loisir, n’a rien à voir avec « les » loisirs. Les loisirs sont la continuité du negotium : qu’il s’agisse du football, ou autres sports médiatisés, des voyages organisés, les fêtes de ceci ou de cela, toutes ces agitations sont si intenses et si planifiées que les gens s’abrutissent. On peut appliquer aux loisirs ce que Nietzsche disait du travail, à savoir qu’ils sont « la meilleure des polices » et entretiennent la vulgarité et le grégarisme.


mercredi 11 février 2015

La tentation nihiliste - Roland Jaccard - *****

Quatrième de couverture:

La lecture de L'exil intérieur m'a donné envie de me replonger dans les oeuvre de RJ. Des retrouvailles délicieuses.

Quatrième:
Philosophie radicale que celle du nihilisme : elle refuse de composer. Elle rêve d’une euthanasie planétaire. Mais elle en rêve avec malice, comme si elle voulait encore mesurer l’étendue du désastre. Et il lui arrive parfois, face à ses rêveries apocalyptiques, d’éclater d’un rire homérique : il serait trop beau, pour nous autres, cloportes en délire, d’en finir. Non, le spectacle doit se poursuivre avec les mêmes acteurs amnésiques mimant la même comédie du bonheur, récitant les mêmes inepties devant la même salle assoupie. Quand le dégoût nous saisit, la tentation nihiliste n’est plus très loin.




Miettes :

Et la joie de mettre au monde des enfants ? Laissons Thomas Bernhard répondre : « Les gens se trompent quand ils croient qu’ils mettent au monde des enfants. Ils accouchent d’un aubergiste ou d’un criminel de guerre suant, affreux, avec du ventre, c’est celui-là qu’ils font naître, pas des enfants. Alors les gens disent qu’ils vont avoir un petit poupon, mais en réalité ils ont un octogénaire qui pisse de l’eau partout, qui pue et qui est aveugle et qui boite et que la goutte empêche de bouger, c’est celui-là qu’ils mettent au monde. Mais celui-là, ils ne le voient pas, afin que la nature puisse se perpétuer et que le même merdier se poursuive à l’infini. »

-oOo-



Et si nous sommes encore tentés d’opposer à l’inéluctable notre incrédulité, écoutons ce riche commerçant oriental raconter comment il envoya son serviteur acheter les provisions de la journée avant de le voir revenir, pâle comme un linceul : « Maître, s’écria l’homme, j’ai croisé l’Ange de la Mort au marché et il m’a lancé un regard qui m’a terrifié. Oh, Maître, prête-moi un cheval afin que je fuie à Samarcande ! »
Le commerçant céda aux suppliques de son serviteur, lui prêta un cheval et se rendit lui-même au marché. Il y rencontra l’Ange de la Mort. « Pourquoi, lui demanda-t-il, as-tu effrayé mon serviteur ? Il m’a raconté que tu lui as lancé un regard qui l’a glacé de terreur. – J’en suis désolé, lui répondit l’Ange de la Mort. Il est vrai que je l’ai observé avec curiosité, mais c’était dans ma surprise de le voir là, car j’ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarcande. »

-oOo-

Révélateur est notre comportement face à l’image que nous renvoie notre miroir ; attendris et confiants, nous pouvons lui sourire comme à un vieux complice ; circonspects et craintifs, la redouter ; moqueurs, la tourner en dérision ; mais jamais lui être indifférents, car elle reflète le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes.
Se regarder dans la glace, c’est accepter une confrontation, parfois intolérable, avec ce que le temps et nos émotions y ont gravé ; c’est souvent se heurter à un inconnu qui soumet notre narcissisme à de douloureuses épreuves. C’est se souvenir que, passé un certain âge, nous sommes les sculpteurs de notre propre visage. Nous y lisons nos lâchetés, notre cupidité, nos effrois, nos vices, et, à l’instar de Dorian Gray, nous lacérerions volontiers cet impitoyable portrait de nos faiblesses. Mais nous n’en faisons rien, et nous traitons de fêlés ceux qui, devant le miroir ébréché de leur intimité avec eux-mêmes, se livrent à une comédie pathétique.

-oOo-

Et si la bonne voie était celle du nihilisme véritable ? Non seulement le refus de toute transcendance, la négation de Satan aussi bien que de Dieu, mais aussi, mais surtout, l’ironie, le doute, l’impossibilité de s’arrêter à une conception du monde, la mobilité incessante des interprétations, la persuasion intime et tranquille que l’existence n’a pas de sens, qu’elle est foncièrement inutile et inintelligible, et que pour nous autres, rescapés éphémères, finir ici ou plus loin est également dérisoire…
Comme l’écrivait Virginia Woolf : « Il faut que je m’oblige à regarder en face cette vérité tangible qu’il n’y a rien… rien pour personne. Travailler, lire, écrire, ne sont que des faux-semblants, ainsi que les relations avec les gens. Oui, même avoir des enfants n’arrangerait rien. »