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mercredi 18 mai 2016

Des larmes sous la pluie - Rosa Montero - ****

Etats-Unis de la Terre, 2109. Les réplicants meurent dans des crises de folie meurtrière tandis qu'une main anonyme corrige les Archives Centrales de la Terre pour réécrire l'histoire de l'humanité et la rendre manipulable. Bruna Husky, une réplicante de combat solitaire décide de comprendre ce qui se passe et mène une enquête à la fois sur les meurtres et sur elle-même. Aux prises avec le compte à rebours de sa mort programmée, elle n'a d'alliés que des marginaux ou aliens, les seuls encore capables de tendresse dans ce tourbillon répressif, vertige paranoïaque qui emporte la société. Rosa Montero choisit un avenir lointain, hérité de Philip K. Dick et de Blade Runner, pour nous parler de ce qui fait notre humanité, notre mémoire et notre identité, la certitude de notre mort et de celle de ceux que nous aimons, de l'usage que nous faisons du temps qui nous est imparti. Ses personnages sont des survivants qui s'accrochent à la morale politique, à l'éthique individuelle, à l'amitié et à l'amour. Elle construit pour nous un futur cohérent, une intrigue vertigineuse et prenante qui nous touche et nous fait réfléchir. Elle écrit avec passion et humour, outils essentiels pour affronter le monde.

Miettes :
Il était déprimé par cette heure du petit matin, sale, délavée, où la nuit mourait et le jour nouveau ne pointait pas encore. Cette heure si nue qu’il n’y avait pas moyen de déguiser l’absurdité du monde.

***

Octave Auguste est devenu le premier empereur romain parce que la République lui avait octroyé d’immenses pouvoirs. Et pourquoi la République avait-elle fait ça ? Pourquoi s’est-elle suicidée pour céder la place à l’Empire ? Tacite l’explique ainsi : Cuncta fessa. Ce qui veut dire : Tout le monde est fatigué. La fatigue face à l’insécurité politique et sociale est ce qui a conduit Rome à perdre ses droits et ses libertés. La peur provoque une faim d’autoritarisme chez les gens. C’est un très mauvais conseiller, la peur. Et maintenant regarde autour de nous, Bruna : tout le monde est effrayé. Nous vivons des moments critiques. Peut-être que notre système démocratique est lui aussi sur le point de se suicider. Parfois les peuples décident de se jeter dans l’abîme.

***

Faire l’amour avec quelqu’un, c’est facile. Coucher avec l’inspecteur, par exemple, aurait été très simple et banal. Une gymnastique triviale vite oubliable. Mais que quelqu’un lui remette sa chaussure qu’elle avait égarée, que quelqu’un la chausse avec cette cajolerie rude, avec cette tendresse maladroite, ça, c’était impossible à surmonter. Le petit geste de Lizard l’avait laissée sans défense. Elle était perdue.

***

Pourtant, tu sais… Je ne suis pas en train de dire que je veux me tuer, plus maintenant… Mais il y a quelque chose de merveilleux quand on se débarrasse de soi-même… Cette liberté suprême de cesser d’être qui on est. Me remettre à nouveau dans cette vieille peau me semble assez déprimant.

mardi 14 juillet 2015

Legion - Brandon Sanderson - ****

Présentation:

« Mon nom est Légion, parce que nous sommes nombreux. » (Paroles du démon dans l’Évangile de Marc.) 

Légion : c'est aussi le surnom de Stephen Leeds, cet homme dont le cerveau a la capacité unique de générer de multiples avatars. Des hallucinations, comme il les appelle, qui vivent avec lui pour le meilleur et pour le pire. Un jour, et parce que certaines de ses hallucinations possèdent des capacités particulières, Leeds est engagé pour enquêter sur la disparition d'un scientifique inventeur d'un objet extraordinaire : un appareil qui prend des photos du passé...



Miette:

- En réalité,repris-je, la définition officielle de la folie est très flexible. Deux personnes peuvent souffrir exactement du même mal ,avec le même degré de gravité, mais l'une peut être jugée saine d'esprit d'après les critères habituels tandis que l'autre sera considérée comme folle. On franchit la frontière de la folie quand notre état mental nous empêche d'être fonctionnel ,de mener une vie normale. Selon ces critères ,je ne suis absolument pas fou.

***

Etre à la fois scientifique et religieux revient à créer une trêve précaire chez un homme, expliqua-t-il. Le cœur de la science est de n'accepter que la vérité que l'on puisse prouver. Le cœur de la foi revient à définir que la Vérité, fondamentalement, est indémontrable.

L'une rêve, l'autre pas - Nancy Kress - ****

Présentation:

Alors que deux jumelles viennent au monde, l'une d'entre elles bénéficie d''une modification génétique qui lui permet de ne plus dormir. Huit heures d‘éveil de plus par jour, un rêve pour apprendre, vivre et découvrir le monde... Huit heures qui feront aussi d'elle, un être à part. 
Nancy Kress, l’auteur de Danse Aérienne, Les Hommes dénaturés ou du cycle de la Probabilité, est l'une des belles voix de l''imaginaire mondial, développant une science fiction au carrefour de la poésie, de la science et de la conscience sociale. 



Le début :

Le couple était assis, l’air guindé, sur ses chaises Eames anciennes, deux personnes qui auraient préféré ne pas être là, ou bien une personne qui ne le voulait pas et l’autre que cela contrariait. Le Docteur Ong avait déjà vu le cas.
En deux minutes, il en fut convaincu : c’était la femme qui résistait si fort en silence. Elle allait perdre. L’homme paierait plus tard, petit à petit, pendant longtemps.
« Je présume que vous avez déjà effectué les vérifications bancaires nécessaires, dit aimablement Roger Camden, alors passons tout de suite aux détails, d’accord, Docteur ?
— Certainement, dit Ong. Pourquoi ne commenceriez-vous pas par me dire quelles sont toutes les modifications génétiques qui vous intéressent pour le bébé ? »
La femme bougea soudain sur sa chaise. Elle approchait de la trentaine – visiblement une seconde épouse – mais avait déjà l’air fanée, comme si elle s’épuisait à suivre le rythme de Roger Camden. Ce qu’Ong n’avait pas trop de mal à imaginer. Mme Camden avait les cheveux bruns, les yeux bruns, sa peau avait une teinte brune qui aurait pu être jolie si ses joues avaient eu un rien de couleur. Elle portait un manteau brun, ni à la mode ni bon marché, et des chaussures à l’air vaguement orthopédiques. Ong jeta un coup d’œil à ses notes pour y trouver son nom : Elizabeth. Il aurait pu parier que les gens l’oubliaient souvent.
À côté d’elle, Roger Camden rayonnait de vitalité, homme d’âge mûr dont la tête en forme d’obus ne s’harmonisait guère avec sa coupe de cheveux soignée et son costume italien en soie. Ong n’avait pas besoin de consulter ses notes pour se remémorer des informations au sujet de Camden. Une caricature de la tête en forme d’obus avait été l’illustration principale de l’édition télématique du Wall Street Journal de la veille : Camden avait mené un coup exceptionnel d’investissement en limites croisées d’un atoll de données. Ong ne savait pas très bien ce qu’était « un investissement en limites croisées d’un atoll de données ».
« Une fille », dit Elizabeth Camden. Ong ne s’attendait pas à ce qu’elle parle la première. Sa voix fut une seconde surprise : celle d’une Anglaise de la bonne société. « Blonde. Aux yeux verts. Grande. Mince. »
Ong sourit.
« Les gènes de l’aspect physique sont les plus faciles à obtenir, comme vous le savez déjà, j’en suis sûr. Mais tout ce que nous pouvons faire pour la “minceur”, c’est de lui donner une prédisposition génétique en ce sens. La façon dont vous nourrirez l’enfant va naturellement... »
« Oui, oui, dit Roger Camden, c’est évident. Et maintenant de l’intelligence. Une haute intelligence. Et le sens de l’audace.
— Je regrette, Monsieur Camden : les facteurs de la personnalité ne sont pas encore assez bien connus pour permettre une manip...
— C’était juste pour voir », dit Camden, avec un sourire qui d’après Ong devait se vouloir enjoué.
Elizabeth Camden ajouta :
« Des aptitudes musicales.
— Encore une fois, Madame Camden, nous ne pouvons garantir qu’une disposition pour la musique.
— C’est bon, dit Camden. L’éventail complet de rectifications de tous les problèmes de santé potentiels liés aux gènes, bien sûr.
— Bien sûr », dit le Docteur Ong. Aucun des clients ne parla. Jusque-là, leur liste était plutôt modeste, compte tenu de la fortune de Camden ; il fallait convaincre la plupart des clients de renoncer aux tendances génétiques contradictoires, à la surcharge d’altérations, ou aux espoirs irréalisables. Ong attendit. La tension montait dans la pièce.
« Et, dit enfin Camden, aucun besoin de dormir. »
Elizabeth Camden tourna la tête brusquement pour regarder par la fenêtre. Ong prit un aimant à papiers sur son bureau. Il essaya de parler d’un ton aimable.
« Puis-je demander comment vous avez appris que ce programme de modification génétique existait ? »
Camden chercha dans une poche intérieure de son veston. La soie fronçait et tirait ; le corps et le costume venaient de classes sociales différentes. Camden était, se souvint Ong, un Yagaiiste, un ami personnel de Kenzo Yagai lui-même. Camden tendit un listing à Ong : les caractéristiques du programme.
« Inutile de vous donner la peine de chercher la fuite dans vos banques de données, Docteur : vous ne la trouverez pas. Mais, si cela peut vous consoler, personne d’autre ne la trouvera non plus. Bon. » Il se pencha soudain en avant. Il changea de ton. « Je sais que vous avez créé jusqu’à maintenant vingt enfants qui n’ont aucun besoin de sommeil. Que, jusqu’à maintenant, dix-neuf sont en bonne santé, intelligents et psychologiquement normaux. En fait, mieux que normaux – ils sont d’une précocité peu commune. Le plus âgé a déjà quatre ans et il peut lire deux langues. Je sais que vous avez l’intention de mettre cette modification génétique sur le marché dans quelques années. Je veux avoir une chance de l’acheter pour ma fille maintenant. Mon prix sera le vôtre. »
Ong se leva.
« Il m’est impossible de discuter de ceci avec vous unilatéralement, Monsieur Camden. Ni le vol de nos données...
— Qui n’était pas un vol – votre système a développé une régurgitation spontanée dans une sortie publique, vous aurez un mal d’enfer à prouver autre chose...
— ... ni la proposition d’acheter cette modification génétique particulière ne dépendent de ma seule autorité. L’un et l’autre doivent être discutés avec le conseil d’administration de l’institut.
— Absolument, absolument. Quand pourrai-je leur parler aussi ?
— Vous ? »
Camden, toujours assis, le regarda. Il vint à l’esprit d’Ong que peu d’hommes pourraient avoir un air aussi assuré, assis cinquante centimètres au-dessous de ses yeux.
« Certainement. J’aimerais pouvoir présenter mon offre à quiconque a réellement qualité pour l’accepter. Cela me paraît normal en affaires.
— Ce n’est pas seulement une transaction commerciale, Monsieur Camden.
— Ce n’est pas seulement de la recherche scientifique fondamentale, non plus, rétorqua Camden. Vous êtes une société à but lucratif. Avec certains dégrèvements de taxes seulement accordés aux entreprises répondant à certaines règles d’exercice équitable. »
Pendant une minute Ong ne put comprendre les paroles de Camden. « Les règles d’exercice équitable...
— ... sont établies pour protéger les minorités parmi les fournisseurs. Je sais, elles n’ont jamais été appliquées dans le cas de consommateurs : sauf en ce qui concerne les lignes rouges dans les installations d’Énergie-Y. Mais elles pourraient être appliquées, Docteur Ong. Les minorités ont le droit de se voir proposer les mêmes produits que les non-minorités. Je sais que l’institut n’apprécierait pas un procès, Docteur. Aucune de vos vingt familles du groupe-test génétique n’est noire ou juive.
— Un procès... mais vous n’êtes ni noir ni juif !
— J’appartiens à une minorité différente. Américano-polonaise. Notre nom était Kaminsky. » Camden se leva enfin. Et sourit chaleureusement. « Écoutez, c’est absurde. Vous le savez, et je le sais, et nous savons tous les deux combien les journalistes s’en régaleraient de toute façon. Et vous savez que je ne veux pas vous faire un procès absurde, seulement utiliser la menace d’une publicité aussi prématurée que nuisible pour obtenir ce que je veux. Je ne veux pas du tout faire de menaces, croyez-moi. Tout ce que je veux, c’est faire bénéficier ma fille de cette avancée scientifique remarquable. » Son visage changea, pour adopter une expression qu’Ong n’aurait jamais crue possible sur ces traits-là : le désenchantement.
« Docteur... savez-vous combien j’aurais pu accomplir en plus si je n’avais pas dû dormir toute ma vie ? »
Elizabeth Camden dit durement :
« C’est à peine si tu dors maintenant. »
Camden la regarda comme s’il avait oublié sa présence.
« Eh bien, non, ma chère, pas maintenant. Mais quand j’étais jeune... l’université, j’aurais pu terminer l’université et tout de même entretenir... mais bon. Rien de tout cela ne compte maintenant. Ce qui compte, Docteur, c’est que vous et moi et votre conseil d’administration parvenions à un accord.
— Monsieur Camden, je vous prie de quitter mon bureau maintenant.
— C’est-à-dire, avant que vous ne perdiez patience face à ma prétention ? Vous ne seriez pas le premier. Je compte organiser une réunion d’ici la fin de la semaine prochaine, quand et où vous le voudrez, bien sûr. Contentez-vous d’en faire savoir les détails à ma secrétaire personnelle, Diane Clavers. Quand cela vous conviendra le mieux. »
Ong ne les raccompagna pas jusqu’à la porte. La tension faisait battre ses tempes. À la porte, Elizabeth Camden se retourna.
« Qu’est-il arrivé au vingtième ?
— Comment ?
— Le vingtième bébé. Mon mari a dit que dix-neuf d’entre eux étaient en bonne santé et normaux. Qu’est-il arrivé au vingtième ? »
La tension devint plus forte, plus brûlante. Ong savait qu’il ne devait pas répondre ; que Camden connaissait probablement déjà la réponse, même si sa femme, elle, ne la connaissait pas ; que lui, Ong, allait répondre de toute façon ; qu’il allait regretter ce manque de maîtrise de soi, amèrement, par la suite.
« Le vingtième bébé est mort. Il s’est avéré que ses parents étaient instables. Ils se sont séparés durant la grossesse, et sa mère n’a pas pu supporter les pleurs continuels d’un bébé qui ne donnait jamais. »
Les yeux d’Elizabeth Camden s’agrandirent.
« Elle l’a tué ?
— Par accident, dit Camden brièvement. Elle a secoué la petite chose trop fort. » Il regarda Ong en fronçant les sourcils. « Des puéricultrices, Docteur. En équipe. Vous n’auriez dû choisir que des parents assez fortunés pour pouvoir engager des puéricultrices de jour comme de nuit.
— C’est horrible ! » explosa Mme Camden, et Ong ne put déterminer si elle parlait de la mort de l’enfant, du manque de puéricultrices, ou de l’inconscience de l’institut. Ong ferma les yeux.
Quand ils furent partis, il prit dix milligrammes de Cyclo-benzaprine-III. Pour son dos – ce n’était que pour son dos. Il sentait à nouveau sa vieille blessure. Après, il resta longtemps à la fenêtre, tenant encore l’aimant à papiers, sentant la tension quitter ses tempes, retrouvant son calme. Au-dessous de lui, le lac Michigan léchait paisiblement la rive ; la police avait expulsé les sans-abri au cours d’un nouveau raid juste la nuit précédente et ceux-ci n’avaient pas encore eu le temps de revenir. Il ne restait que leurs débris, jetés dans les buissons du parc au bord du lac : des couvertures en lambeaux, des journaux, des sacs plastiques, comme de pathétiques emblèmes piétinés. Il était illégal de dormir dans le parc, illégal d’y entrer sans permis de résidence, illégal d’être sans abri et sans domicile fixe. Tandis qu’Ong regardait, des gardiens de parc en uniforme commencèrent à ramasser méthodiquement les journaux pour les enfouir dans des réceptacles propres à propulsion automatique.
Ong prit le téléphone pour appeler le président du conseil d’administration de l’institut Biotech.

Spinoza encule Hegel - Jean-Bernard Pouy - *****

Mad max était français ! (écrit avant mais publié en 83) Excellent !

Présentation:

Moi, Julius, Commandeur du groupe crash le plus honni par le peuple saumâtre des hégéliens, n'ai que des ennemis. Et mon pire ennemi, je lui souhaite la pire des choses. Moral car prévisible. Quand il sera au bout de mon P. 38, j'appuierai sur la détente. Mes bottes de lézard mauve vont tremper dans du sang esthétique. Normal car spinoziste.

Quelques miettes :

Le cadavre est au bord de la route, une de ses mains est prise dans le bitume gluant. Le vent puant, venant d’une décharge proche, agite faiblement ses cheveux blancs, dont certains restent eux aussi collés au goudron. C’est l’été, le deuxième après le grand merdier. Je retourne le mort du bout de ma botte de lézard mauve. C’est bien ce que j’attends, un Néo-Punk. Sa poitrine est lacérée, tranchée à vif, le cœur expulsé, la veste de daim vert imbibée de sang comme une éponge, le corps nu de la taille aux pieds. Intactes, ses jambes blondes paraissent de porcelaine.
Pensif, je regarde la plaine vide et la route droite. C’est la cinquième fois que j’en retrouve un cette semaine, pareillement mort et trafiqué. À ce train-là, la bande des Néo-Punks va friser le zéro absolu. Je me penche et embrasse le jeune mort sur les lèvres, mais ce n’est décidément qu’un cadavre. Je me vois me redresser dans ses lunettes noires. Je marche sombrement sur le bord de la route en écartant lentement du pied des vieilles boîtes de plastoc qui traînent. Mes mecs, derrière, ne bougent pas, les motos sont silencieuses, seules les selles grincent, le camion est au point mort, quelques raclements.

***

Le soir tombe. Il fait rose et tiède. Je fume une cigarette, mes bras passés autour de mes jambes. Je regarde le lointain pour ne rien voir. Il pourrait s’élever une musique comme le début de la Septième de Mahler. Cela serait superbe. Devant moi, il n’y a plus rien. Je ne vais pas me remettre à l’usage. Les groupes, c’est fini. Ils vont se faire ratatiner un à un, et ne réussiront même pas à se liguer pour faire front une dernière fois. Ils sont interdits à la vie et permis pour la mort. Je ne vais pas assister à cette lente décadence, à ce déchet exaspérant. Je ne vais pas revenir à Paris, pour être complice de la reprise. Je ne veux plus avoir à me trouver une couverture, un travail ou une occupation. Je ne veux plus quémander, je ne veux plus attendre des remerciements de fin de mois, de fin de carrière, de fin de vie. Être con trois cent soixante jours par an et être remercié de l’avoir été. Je ne vais pas me mettre à rechercher des amis, en me foutant intérieurement de leurs poires, je ne vais pas charmer une compagne pour sentir sa peau et embrasser son corps, pour lui confier des peines que je n’aurai plus et des espoirs que je ne peux plus avoir.
Je ne suis plus capable ni d’amour, ni de haine, ni de compassion, ni de regret.
Je suis plat
froid
viscéral
non disponible.
Je suis moi, moi et encore moi, Julius Spinoza. J’ai une histoire qu’il ne s’agit pas de gommer. Le pouvoir, je vais l’exercer sur moi-même et seulement sur moi-même. La plus haute stratégie est de ne faire confiance à personne et ne compter que sur un être : soi-même, c’est-à-dire moi, avec mes bottes de lézard mauve, mes deux revolvers, ma tête emplie de vent glacial, mon visage acéré qui a vu la belle mort, mes tripes qui se nouent, mon sexe qui ne sait plus. À schizo, schizo et demi.
Je vais rôder. Seul dans les campagnes de France dont le vert légendaire vire au brun maladif. Seul dans les collines érodées par la médiocrité de mes semblables. Seul dans les banlieues puantes et désertes où les usines saccagées attendent impatiemment leurs esclaves forcenés. Seul face à la boulimie recommencée. Seul face au monde nouveau.




samedi 4 juillet 2015

Anamnèse de Lady Star - L.L. Kloetzer - ***

Lecture assez laborieuse.

Quatrième :

Futur proche. Un attentat à Islamabad a provoqué une pandémie terrifiante. Les trois quarts de la population mondiale ont disparu. L'arme utilisée : la bombe iconique. Les coupables ont été retrouvés, jugés et exécutés. Mais certains se sont échappés. Parmi eux, une femme, leur inspiratrice, leur muse. Sa simple existence est un risque : tant qu'elle vit, la connaissance menant à la bombe reste accessible. Elle a disparu, n'a laissé aucune trace, pas l'ombre d'une ombre. Des hommes disent pourtant l'avoir rencontrée : savants, soldats, terroristes, ermites... Ont-ils rêvé ? Voici le récit d'une enquête, de l'Asie à l'Europe, des terres dévastées jusqu'aux sociétés hypertechnologiques de l'après-catastrophe. Un jeu de pistes, doublé d'une plongée dans les archives digitales de notre futur, avec le plus fou des enjeux : refermer la boîte de Pandore.

Miette;

Que cherchons-nous ? Une femme, peut-être, une idée, sûrement.
Comment la nommer ? Vous m’avez posé la question, au début. Puis elle s’est installée là, entre nous, un objet de travail, une quête partagée. Je vous entends parler d’elle. Vous dites "Le dossier fantôme", vous dites "Marguerite", vous dites "Nomen Rosae". Je n’ose rien poser. Nous voulons capturer de la fumée à l’aide d’un filet impalpable, elle se tient là, devant nous et si je la nomme, elle, celle à laquelle vous voulez me faire croire, je crains de la précipiter, de la projeter dans un référentiel où elle n’apparaîtra plus. Je ne suis ni un poète ni un rêveur. Je ne poursuis pas un idéal féminin. Je me moque de savoir si elle existe, si elle nous manipule, si elle nous ment. Je me moque de lui donner un nom. Nous avons de bonnes raisons de penser qu’elle était dans l’entourage d’Aberlour. De bonnes raisons, cela me suffit. Le témoignage de Herriman, les corps de Giessbach, le témoignage de Longtun que vous ne connaissez pas encore. C’est assez. Elle est plastique, elle s’est coulée dans leurs volontés, et même si ses intentions ne sont pas mauvaises, quelqu’un pourrait la manipuler, tenter de retrouver les gestes de leur foutue calligraphie, les signes de la bombe. Rappelez-vous : elle se tient en haut d’une montagne de milliards de cadavres.

samedi 23 mai 2015

La fille flûte et autres fragments de futurs brisés - Paolo Bacigalupi - *****

Recueil de dix nouvelles, La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés confirme que les possibilités de la science fiction sont aussi importantes sous forme courte que sous forme longue. L'auteur y concentre son regard autour de considérations sociales, politiques et environnementales, et on trouve là de magnifiques variations sur les thèmes qui deviendront centraux dans ses romans.
Presque toutes ces histoires ont été récompensées ou nominées pour les prix Nebula et Hugo, et la nouvelle «L'homme calorie» a remporté le prix Théodore Sturgeon.


1 - La Fille-flûte (The Fluted Girl), pages 7 à 47, trad. Sara DOKE
2 - Peuple de sable et de poussière (People of sand and slag), pages 49 à 84, trad. Julien BÉTAN
3 - Du dharma plein les poches (Pocketful of Dharma), pages 85 à 124, trad. Sara DOKE
4 - Le Pasho (The Pasho), pages 125 à 167, trad. Sara DOKE
5 - L'Homme des calories (The Calorie Man), pages 169 à 226, trad. Sébastien BONNET
6 - Le Chasseur de Tamaris (The Tamarisk Hunter), pages 227 à 247, trad. Sara DOKE
7 - Groupe d'intervention (Pop Squad), pages 249 à 293, trad. Laurent QUEYSSI
8 - Le Yellow Card (Yellow Card Man), pages 295 à 352, trad. Sara DOKE
9 - Plus doux encore (Softer), pages 353 à 372, trad. Sara DOKE
10 - La Pompe six (Pump Six), pages 373 à 434, trad. Claire KREUTZBERGER


Miette:

Des Yellow cards partout, aussi loin que l’œil peut voir : toute une race fuyant la Malaisie qui les chasse vers le grand Royaume thaï. Un grouillement de réfugiés confiés à l’autorité des Chemises blanches du ministère de l’Environnement, comme s’ils n’étaient qu’une espèce invasive supplémentaire à gérer, tels la cibiscose, la rouille vésiculeuse et les charançons transpiratés. Les Yellow cards, les hommes jaunes. Huang ren partout, et Tranh est en retard pour son unique occasion d’échapper au troupeau anonyme. Une seule occasion après tant de mois. Et il est en retard. Il se presse contre un mur pour contourner un vendeur de rats, ravale une nouvelle boule de salive épaisse, suscitée par l’odeur de la chair grillée, se précipite dans une allée menant aux pompes à eau et se fige.
Ils sont dix à faire la queue devant lui. Des vieillards, des jeunes femmes, des mères, des adolescents.
Il se liquéfie et enrage simultanément. S’il avait l’énergie, s’il avait mangé à sa faim hier ou le jour d’avant ou celui d’avant encore, il hurlerait, il jetterait son sac de chanvre sur la chaussée et le piétinerait jusqu’à ce qu’il n’en reste que poussière, mais il a trop peu de calories. Une occasion ratée à cause de la malchance, de l’escalier. Il aurait dû donner son dernier baht au Seigneur du lisier et louer une place dans un appartement avec des fenêtres sur le soleil levant pour se réveiller plus tôt.
Mais il a été avare. Avare de son argent et de son avenir. Combien de fois a-t-il répété à ses fils que dépenser pour gagner plus était parfaitement acceptable ? Pourtant, le Yellow card timoré qu’il est devenu lui a conseillé de conserver son baht. Il s’est accroché à son argent comme un paysan ignorant et a préféré dormir dans l’obscurité d’une cage d’escalier. Il aurait dû se dresser comme un tigre et braver le couvre-feu, les Chemises blanches et leurs matraques noires. Maintenant, il est en retard, il pue la sanie humaine et il fait la queue derrière dix autres qui, eux aussi, doivent boire, remplir un seau, se laver les dents dans l’eau brune du Chao Phraya.
À une époque, il exigeait la ponctualité de ses employés, de sa femme, de ses fils et de ses concubines. C’était quand il avait encore une montre-bracelet à remontoir et pouvait contempler les minutes s’égrener pendant des heures. Il la remontait de temps en temps, écoutait son tic-tac et fouettait ses fils pour leur paresse. S’il n’était pas devenu vieux, confiant et stupide, il aurait vu les choses venir et senti la radicalisation des bandeaux verts. Quand donc son cerveau était-il devenu si paresseux ?
L’un après l’autre, les réfugiés terminent leurs ablutions. Une mère édentée avec une frange de fa’ gan derrière les oreilles s’écarte avec son seau, et c’est enfin le tour de Tranh.
Il n’a pas de seau. Rien que le sac. Le précieux sac. Il le pend près de la pompe et resserre le sarong autour de ses hanches creuses avant de se pencher sous le robinet. Une eau brune et fraîche l’inonde. La bénédiction du fleuve. Sa peau, alourdie par l’humidité, pend comme la chair d’un chat rasé. Il boit l’eau graveleuse, frotte ses dents d’un doigt, se demande quelle sorte de protozoaires il avale. Ça n’a pas d’importance. Il a confiance en sa chance à présent. C’est tout ce qui lui reste.
Des enfants le regardent baigner son vieux corps pendant que leurs mères fouillent les épluchures de mangues PurCal et les coques de tamarins, espérant trouver un morceau de fruit exempt de cibiscose sis.11mt.6… Ou est-ce la 111mt.7 ? Ou la mt.8 ? Autrefois, il connaissait toutes les épidémies semencières. Il savait quand une récolte allait se perdre, si une nouvelle semence avait été piratée. Il profitait de ces informations pour remplir ses clippers de graines fertiles et de produits sains. Mais cette vie était passée.
Ses mains tremblent en sortant les vêtements du sac. Est-ce l’effet de son grand âge ou l’excitation qui le fait trembler ? Des vêtements propres. De bons vêtements. Le costume de lin blanc d’un homme riche.
Les vêtements ne sont pas siens, il se les est appropriés et les a conservés précieusement. Pour cette occasion. Même quand il a désespérément eu envie de les vendre ou de les porter pour remplacer ses loques. Il enfile le pantalon, commence à boutonner la chemise, se presse quand une voix dans sa tête lui rappelle que le temps passe vite.
— Tu les vends ces fringues ? Tu vas parader jusqu’à ce que quelqu’un avec un peu de viande sur les os te les rachète ?
Tranh lève les yeux. Il ne devrait pas, il a reconnu la voix. Pourtant, il ne peut s’en empêcher. Il a été un tigre. Aujourd’hui, il n’est plus qu’une souris effrayée qui sursaute et s’agite à la moindre alerte. Il lève les yeux et Ma est là, debout devant lui, souriant. Gras et souriant. Aussi vivant qu’un loup.

Les brillants - Marcus Sakey ***


Pas désagréable mais sans grande surprise, sauf peut-être le fait d'être publié dans la Série Noire.


Quatrième :
Dans le Wyoming, une petite fille perçoit en un clin d’œil les secrets les plus sombres de tout un chacun. À New York, un homme décrypte les fluctuations des marchés financiers. À Chicago, une femme maîtrise le don d’invisibilité en sachant d’instinct se placer là où personne ne regarde. On les appelle les «Brillants». Depuis les années 1980, 1 % de la population naît avec ces capacités aussi exceptionnelles qu’inexplicables.
Nick Cooper est l’un d’eux : agent fédéral, il a un don hors du commun pour traquer les terroristes. Sa nouvelle cible est l’homme le plus dangereux d’Amérique, un Brillant qui fait couler le sang et tente de provoquer une guerre civile entre surdoués et normaux. Mais pour l’arrêter, Cooper va devoir remettre en cause tout ce en quoi il croit, quitte à trahir les siens.

Miette :

Parce que tous les discours au sujet de la prévention de la guerre ne sont que des conneries. Ce qu'ils veulent vraiment, c'est la contrôler. Ils veulent provoquer et maintenir un état de guerre larvée. Ils veulent que nous soyons tous sur le qui-vive, en train de nous méfier de tout le monde. Les normaux et les anormaux, ceux de gauche et ceux de droite, les riches et les pauvres, tout le monde. Plus nous avons peur, plus nous avons besoin d'eux. Et plus nous avons besoin d'eux, plus ils deviennent puissants.

samedi 25 avril 2015

Les producteurs - Antoine Bello - **

Bof, bof...
Les deux premiers tomes (Les falsificateurs, les éclaireurs) m'avaient emballé mais celui est poussif, longuet. Rien de nouveau si ce n'est un dossier supplémentaire pour le CFR (Comité de Falsification du réel), une pseudo-intrigue (malette contenant des projets de falsification dérobée) et une petite pirouette à la fin.
Bref... sans conviction.

Quatrième de couverture:

Sliv Dartunghuver vient d'accéder aux instances dirigeantes du Consortium de Falsification du Réel, organisation secrète internationale qui s'efforce de maintenir une harmonie relative sur la planète en construisant de toutes pièces les légendes dont l'humanité a besoin. Or le CFR est dans la tourmente, menacé par la divulgation de documents internes et décrédibilisé par plusieurs échecs (dont la création d'Al-Qaida, pure fiction née des cerveaux des falsificateurs du CFR dans le but de faire comprendre au monde la menace de l'extrémisme islamiste). Avec l'aide de ses amis Youssef et Maga, et de la belle et redoutable Lena, Sliv se lance dans une série de mystifications toujours plus audacieuses, qui l'entraînent de Hollywood à Hong Kong, de Sydney à Veracruz, et jettent un jour nouveau sur l'élection d'Obama, l'épidémie de grippe H1N1 et la découverte d'une fascinante cité maya. La jubilation de l'auteur à échafauder des scénarios vertigineux transparaît à chaque page de ce récit à la fois divertissant et profond.


Miette:

Il se remplit une coupe de champagne à ras bord sans même songer à m’en proposer.
— Qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal ? Les uns vous diront la conscience, les autres le langage. Pour moi, ce sont les histoires. L’Homo sapiens en a de tout temps produit et consommé des quantités stupéfiantes, des habitants des grottes de Lascaux à nos contemporains qui s’abrutissent de séries télé. Or le hasard n’a pas sa place dans l’évolution : si la fréquence d’un trait héréditaire augmente au fil des générations, c’est qu’il améliore les chances de survie de l’espèce. L’homme moderne est le fruit de millions d’années d’évolution ; s’il continue à raconter des histoires, il en tire forcément un bénéfice.
— Lequel ?
— Pour faire simple, l’histoire est un simulateur de vie, semblable dans le principe au simulateur de vol sur lequel s’entraîne un pilote. Les anecdotes qui émaillent nos conversations, les livres que nous lisons, les films que nous voyons nous préparent aux situations que nous allons rencontrer, nous évitant de coûteuses erreurs et nous permettant de vivre plusieurs existences à la fois. Un adolescent a vécu par procuration des dizaines d’histoires d’amour avant de dire « I love you » pour la première fois. Un soldat recevant son ordre de déploiement sait à quoi s’attendre grâce à Full Metal Jacket ou Catch 22. Et tous les maris du monde connaissent les risques d’une aventure extraconjugale depuis qu’ils ont vu Liaison fatale…
— Vous citez essentiellement des livres et des films. Ne confondez-vous pas histoire et fiction ?
— C’est la même chose. Absolument et strictement la même chose.
Il but pour quelques dizaines de dollars de champagne et reprit :
— Notre cerveau est programmé pour connecter les faits sous forme d’histoire. Supposons que vous montiez dans un train. Le contrôleur est planté devant un passager, un jeune routard qui retourne ses poches. Vous n’y prêtez pas attention et rejoignez votre voiture. Le lendemain, alors qu’un ami mentionne le coût de la fraude dans les transports en commun, vous lui racontez l’épisode dont vous avez été témoin. J’emploie à dessein le terme d’« épisode » car votre esprit aura organisé, sans même que vous le lui ayez demandé, ces quelques faits en une histoire cohérente avec un début, un milieu et une fin : le contrôleur a demandé à voir le billet du jeune homme, qui n’en avait pas ; le contrôleur a par conséquent verbalisé le fautif, qui fouille ses poches pour réunir le montant de l’amende. Notez le nombre d’hypothèses implicites dans ce scénario : un homme habillé en contrôleur est automatiquement un contrôleur, de même qu’un routard est un candidat naturel à la fraude et que quiconque fouille dans ses poches cherche forcément de l’argent. Cette scène admet pourtant quantité d’autres explications : par exemple, le contrôleur a fini son service, il se lève pour aller au wagon-bar, son fils lui tend de quoi acheter un sandwich ; ou encore, le contrôleur a verbalisé une autre passagère, une vieille dame à qui on donnerait le bon Dieu sans confession, elle sort une grosse coupure pour s’acquitter de l’amende, le contrôleur se tourne vers le routard pour lui demander s’il a de la monnaie ; et caetera et caetera.
— J’aurai retenu le scénario le plus probable, voilà tout.
— C’est là que je veux en venir. À partir du moment où ce scénario, probable comme vous dites, s’imprime dans votre cerveau, il se transforme en certitude. Vous êtes persuadé d’avoir assisté à un contrôle de billet, que dis-je, vous avez assisté à un contrôle de billet. Une histoire est devenue un fait, la fiction réalité.
Vargas me laissa le temps de digérer ses paroles. J’avais conscience de vivre un moment extraordinairement important.
— Notez au passage que vous ne conserverez aucun autre souvenir de ce wagon. Vous avez traversé la voiture, un routard n’avait pas son billet : voici d’ici une semaine ou un mois tout ce que vous vous rappellerez. Sur le moment, pourtant, vous aviez enregistré quelques détails supplémentaires : le joli minois d’une passagère, des journaux débordant d’une poubelle… Ils s’effaceront presque aussitôt, chassés par d’autres faits tout aussi insignifiants. Vous les oublierez parce qu’ils ne font pas partie d’une histoire…
— Les histoires comme procédé mnémotechnique, en quelque sorte…
— Exactement ! Comme il est plus facile de se souvenir de la séquence 1-2-3-4-5 que 5-2-4-1-3, notre cerveau nous fournit l’illusion d’un ordre, en postulant une chronologie ou des liens de causalité qui souvent n’existent pas. Tenez…
Il s’interrompit pour accueillir Beverly qui poussait un lourd chariot.
— Où dois-je installer la table ? demanda-t-elle.
— Quelle question ! Dans le bureau ovale, répondit Vargas.
— Vous êtes certain ? demandai-je, intimidé contre toute raison par la symbolique du lieu.
— Mais oui ! Je le fais tout le temps. Vous avez besoin d’aide, mon chou ?
— Non, non, Ignacio, protesta-t-elle en dépliant la nappe. Installez-vous, je m’occupe de tout.
— Faites-moi plaisir Sliv, asseyez-vous dans le fauteuil du président.
— Vraiment ?
— Mais oui. De toute façon, il est bien moins confortable que l’original.
Moins d’une minute plus tard, je croquai dans un beignet au caviar et à la crème fraîche.
— N’est-ce pas divin ? s’extasia Vargas. J’en mangerais à la pelle. Aux Oscars, ils les avaient préparés un peu différemment, avec un zeste de…
— Votre temps est compté Ignacio, l’interrompis-je. Vous disiez combien il est difficile de faire la part entre fiction et réalité…
— Oui. Que sait-on de l’histoire du jazz par exemple ? En gros qu’il s’agit d’une musique d’origine afro-américaine, née de la confluence du gospel, du blues et des chansons que fredonnaient les esclaves dans les plantations. On souligne aussi parfois l’importance des lois Jim Crow qui durcirent la ségrégation raciale dans les années 1890 et incitèrent les musiciens noirs à se regrouper en orchestres. Vous comprenez que tout cela n’est qu’une vue de l’esprit, une façon de relier entre eux des faits indépendants ?
— Certes, mais cette vue de l’esprit, comme vous l’appelez, contient une part de vérité, non ? Les historiens…
— Les historiens, comme leur nom l’indique, racontent des histoires. Comprenez s’il vous plaît la différence entre le passé et l’histoire. Le passé, c’est ce qui est réellement survenu. Il est incontestable que les Noirs chantaient du gospel à la fin du XIXe siècle ou que le Parlement de Louisiane a passé certaine loi en 1892. Faire de ces événements les jalons de la naissance d’un mouvement que l’on appellera le jazz, c’est en revanche raconter une histoire. Tel professeur d’université de Harvard écrira la sienne, vous pourriez écrire la vôtre qui ne serait pas nécessairement plus bête.
— Sauf qu’il a un doctorat et que je n’en ai pas.
Vargas leva les yeux au ciel, comme si j’avais proféré une énorme bêtise. Pour se récompenser de son stoïcisme, il engloutit trois amuse-gueules avant de me répondre :
— Un diplôme, un employeur prestigieux et des centaines de citations de confrères dans des articles qui disent à peu près tous la même chose.
— Peut-être disent-ils la même chose parce que c’est la vérité ?
C’était une nouvelle bêtise, dont Vargas me punit en tirant l’assiette à lui.
— La vérité n’existe pas Sliv. Elle est constamment recréée. Vous connaissez l’adage « l’Histoire est écrite par les vainqueurs » ?
— Oui, tout de même, dis-je, vexé.
Son petit cours commençait à tourner à l’humiliation. Je ne l’aurais pourtant interrompu pour rien au monde.
— C’est une phrase d’une grande justesse. Imaginez à quoi ressembleraient nos manuels d’histoire si Hitler l’avait emporté. « L’un des grands bénéfices de la guerre aura été de débarrasser le monde des Juifs, une race nuisible qui tenait tous les leviers de la finance internationale. » Je vais plus loin : l’Histoire est écrite par quiconque tient la plume. L’Histoire est une histoire. C’est pour ça qu’elle change tout le temps, au point qu’étudier la Révolution française revient moins à reconstituer la façon dont les sans-culottes ont pris la Bastille qu’à comprendre quel regard les époques nous ayant précédés portaient sur ces événements.
Je me souvenais vaguement qu’un des cours de l’Académie traitait de ces questions. Je regrettais de ne pas en avoir saisi la portée sur le moment.
— Le monde est le lieu où s’affrontent les histoires, poursuivit Vargas. Elles sont partout : dans la religion, dans l’actualité, dans la science…
— Dans la science ?
— Bien sûr ! Pendant des siècles, la Terre était plate ; puis elle est devenue ronde ; puis elle s’est mise à tourner autour du Soleil. Chaque fois, les tenants de l’ancienne théorie traitaient la nouvelle de fumisterie.
— Justement, on parle de théories ici, plus d’histoires.
— C’est la même chose. Dans l’histoire de la Terre plate, le personnage principal s’appelle Dieu le Père ; dans celle de Copernic, c’est l’astronome avec son quadrant et ses abaques…
— Vous oubliez une différence : Copernic disait la vérité !
— Allons donc ! s’esclaffa Vargas. Ses travaux sont truffés d’erreurs rectifiées par Galilée et Newton, qui eux-mêmes en commirent d’autres. C’est la nature du processus scientifique qui veut ça. Tenez, à l’heure où je vous parle coexistent une centaine de théories sur le big bang. La plupart sont le fait d’illuminés mais dix ou douze émanent d’astrophysiciens distingués. Or une seule de ces théories – au maximum – est correcte, ce qui revient à dire que les autres sont des histoires, des histoires élaborées de bonne foi et non sans une certaine rigueur, mais des histoires malgré tout. Du reste, quand bien même l’une de ces théories serait « vraie », au sens où vous l’entendez, je continuerais personnellement à la considérer comme une fable.
— Allons Ignacio, la gravitation universelle n’est pas une fable !
— Bien sûr que si. Les objets sont attirés vers le centre de la Terre, c’est entendu. Mais là où Newton impute ce phénomène à une force qu’il appelle la gravité, j’en rends quant à moi responsable le dieu Gravitor, qui punit l’homme pour l’arrogance d’Icare en le clouant au sol.
— Vous n’êtes pas sérieux ?
— Ai-je l’air de plaisanter ? dit-il en se léchant les doigts pleins de crème fraîche. D’ailleurs, vous savez sans doute que la théorie de Newton, si elle rend fort bien compte du mouvement des planètes, est impuissante à prédire celui des particules infiniment petites. Elle est par conséquent fausse. Oh, je ne m’inquiète pas, elle sera améliorée. Chaque histoire chasse la précédente : l’Univers a 6 000 ans ; non, 20 000 ; non, 100 millions d’années ; non, 1 milliard ; non, 5 milliards…
— Vous admettrez tout de même qu’à la longue on se rapproche de la vérité, plaidai-je, soucieux de me découvrir au moins un terrain d’entente avec lui.
— Encore une fois, le terme « vérité » est mal choisi. Mais je vois ce que vous voulez dire. Je vous concède que la science est peut-être le seul domaine où l’on peut discerner un semblant de trajectoire. Dans tous les autres, c’est le chaos absolu ! L’amour courtois, le communisme, le pantalon patte d’ef’, les hormones de croissance : tout ça faisait des histoires formidables, jusqu’à ce qu’une autre histoire encore plus formidable les supplante dans le cœur du public…
Il s’arrêta subitement, comme frappé d’une terrible révélation.
— Mais je parle, je parle, et j’en oublie de manger. Goûtez-moi ce sandwich au saumon, Sliv, vous ne le regretterez pas.
Je mordis dans mon sandwich pour lui faire plaisir. J’en avais mangé des dizaines d’aussi savoureux dans ma vie.
— C’est un enchantement en effet, dis-je, voyant qu’il attendait ma réaction.
— Savez-vous d’où le saumon écossais tire ce goût inimitable ? Des puissants courants des lochs qui, en forçant les poissons à nager sans interruption, leur donnent cette chair ferme et texturée…
— C’est la vérité ? l’interrompis-je. Ou une histoire inventée par le syndicat des éleveurs de saumons écossais ?
Vargas éclata de rire.
— Touché ! C’est une histoire bien sûr, une histoire qui arrange tout le monde : les producteurs écossais qui vendent leur production à prix d’or et les imbéciles comme moi qui se sentent flattés d’être traités en gastronomes. Un jour, les Norvégiens inventeront un boniment encore meilleur et détrôneront les Écossais. Car ces histoires dont nous parlons obéissent elles aussi aux lois du darwinisme : seules les meilleures survivent, un jour, un an, des siècles pour les mieux troussées. En général, l’art est plus fort que la réalité, les mythes plus résilients que les fables, et les religions ont la peau plus dure que les idéaux politiques.

dimanche 12 avril 2015

H.P. Lovecraft - Michel Houellebecq - ***

 Miette:
La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d'en apprendre d’avantage. L’humanité telle qu'elle est ne nous inspire plus qu'une curiosité mitigée. Toutes ces « notations » d’une si prodigieuse finesse, ces « situation », ces anecdotes... Tout cela en fait, le livre une fois refermé, ne fait que nous confirmer dans une légère sensation d'écœurement déjà suffisamment alimentée par n'importe quelle journée de « vie réelle ». [...] Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre.

jeudi 9 avril 2015

The City & The City - China Miéville - *****

Tout commence comme un polar. Le corps d'une jeune femme est découvert dans un terrain vague de Bezsel. Tyador Borlù, inspecteur à la Brigade des Crimes Extrêmes de Beszel est chargé de l'enquête. Si Borlù pense avoir affaire à un banal assassinat de prostituée, un appel l'informant de l'identité de la victime va orienter ses recherches vers Ul Qoma, la cité limitrophe.
Et là, on rentre dans le vif du sujet, car c'est bien la/les ville(s) qui sont au centre de ce roman. Nous sommes en présence de deux cités ennemies dont les territoires sont accolés, voire superposés. L'une en plein développement, l'autre qui s'étiole. Ceci n'est pas sans rappeler Berlin et le rideau de fer. Mais ici, point de mur mais une frontière tout de même, et très surveillée par une autorité indépendante et assez mystérieuse : "La Rupture". 
Dès leur plus jeune âge, les habitants sont entraînés à "éviser" (ne pas voir) l'autre ville dans les zones "tramées", c'est-à-dire partagées par les deux cités. Les tenues, les démarches, les objets étant différents de chaque côté, ils servent de repères pour savoir ce qu'il faut éviser sous peine d'une intervention immédiate et brutale de La Rupture.. 
Borlù devra, pour les besoins de son enquête, qui, étrangement, n'est pas prise en charge par La Rupture, passer dans Ul Qoma. Il découvrira que la jeune femme était une étudiante en histoire qui faisait de recherche sur une vieille légende urbaine : l'existence d'une troisième cité cachée: Orciny...

Le tramage des deux villes et l'évision sont les seuls éléments fantastiques du livres. L'enquête de Borlù ne servant qu'à nous faire découvrir l'absurdité de cette société. Si l'auteur ne prend pas parti, il n'en reste pas moins que la critique sociologique et politique est sous-jacente.

Un EXCELLENT livre à dévorer de toute urgence.

Une miette:
Il m’était arrivé d’apercevoir la Rupture un bref instant. Comme tout un chacun. Je l’avais déjà vue prendre les choses en main. La grande majorité des ruptures sont graves et immédiates. La Rupture intervient. Je n’avais pas l’habitude de demander des autorisations, ni d’invoquer, de façon aussi opaque. Fie-toi à la Rupture, entendons-nous dire en grandissant, évise et, même si tu les remarques en pleine action (alors que tu ne devrais pas), de là où tu te tiens dans Beszel, pas un mot sur les pickpockets ou les voleurs à l’arraché ulqomans, parce que rompre est une transgression pire que la leur.
À l’âge de quatorze ans, j’ai vu la Rupture pour la première fois. Pour la raison la plus banale de toutes : un accident de la circulation. Il y a trente ans, les véhicules roulant dans Ul Qoma étaient beaucoup moins imposants qu’aujourd’hui. Un conducteur avait perdu le contrôle de son petit fourgon ulqoman. Alors qu’il avançait sur une chaussée tramée, dans un secteur où un bon tiers des voitures était besz.
S’il avait braqué à droite, les chauffeurs besz auraient réagi de façon classique devant l’intrusion d’un obstacle étranger de la sorte : il s’agit là d’un des écueils inévitables qu’il y a à vivre dans une ville tramée. Quand un Ulqoman percute un Besz, chacun dans sa cité ; quand un chien ulqoman accourt pour humer un passant besz ; quand un carreau cassé à Ul Qoma laisse choir du verre au passage de piétons besz… Dans tous ces cas de figure, les Besz (ou les Ulqomans, dans la circonstance inverse), contournent la difficulté du mieux qu’ils peuvent sans montrer qu’ils l’ont vue. En allant jusqu’au contact physique si nécessaire, bien qu’il vaille mieux se débrouiller autrement. Cette insensation constitue le protocole indispensable pour se dépêtrer des protubs – le terme besz pour les excroissances que forme l’autre ville. Il existe aussi un mot en illitan, mais inconnu de moi. (Seules les ordures font exception, lorsqu’elles sont assez anciennes. Qu’elles gisent en travers d’une chaussée tramée ou qu’elles soient emportées par le vent vers une zone alter différente de celle où on les a jetées, elles commencent par former des protubs, puis, au bout d’un délai suffisant pour leur permettre de se déliter, pour que la saleté noircisse toute graphie besz ou illitane, ou que la lumière les efface, elles ne sont plus, une fois coagulées avec de nouveaux déchets, y compris ceux de l’autre ville, que des ordures fluctuantes, se jouant des frontières comme le brouillard, la pluie et la fumée.)
Le conducteur du fourgon que j’avais aperçu ne s’en était pas tiré. Le véhicule s’était arrêté en travers du trottoir dans un grincement de freins – j’ignore le nom de cette rue à Ul Qoma, c’était KunigStrász à Beszel –, pour percuter dans un choc mou le mur d’une boutique besz et le piéton occupé à y faire du lèche-vitrines. Ce dernier avait été tué sur le coup, le chauffeur ulqoman grièvement blessé. Les gens hurlaient dans chacune des deux villes. Je n’avais pas vu la collision de mes yeux, mais ma mère, si. Elle m’avait agrippé la main si fort que j’avais poussé un cri de douleur avant de remarquer le bruit.
Chez les gamins besz (et sans doute les Ulqomans), la petite enfance consiste en un apprentissage intensif d’indices. Nous comprenons très vite quel style d’habillement et quelle couleur relèvent du permissible, quelles sont les bonnes façons de marcher et de se tenir. Avant même notre huitième année, la plupart d’entre nous savent déjà éviter les ruptures embarrassantes, même si une certaine licence est bien sûr accordée aux gosses dès lors qu’ils sont dans la rue.
J’avais passé cet âge quand, en levant le nez, j’ai découvert le résultat sanguinolent de ce tête-à-queue rompant, et je me souviens m’être rappelé ces arcanes, et que c’étaient du blabla. En cet instant où ma mère et moi, ainsi que tout le monde alentour, ne pouvions éviter de voir l’épave ulqomane, toute cette soigneuse évision récemment acquise a fini aux orties.
En quelques secondes, la Rupture est apparue. Des formes, des silhouettes, certaines déjà sur place, peut-être, mais qui paraissaient malgré tout se matérialiser entre deux panaches de fumée de l’accident. Elles se déplaçaient trop vite pour qu’on les perçoive de façon nette – et avec une autorité, une vigueur si absolues qu’en quelques secondes elles avaient contrôlé et confiné le secteur concerné par l’intrusion. Des puissances qui étaient, qui semblaient, presque impossibles à distinguer. Aux bords du théâtre de la crise, les policiers besz, ainsi que leurs homologues ulqomans – que je ne parvenais toujours pas à éviter de voir – repoussaient les curieux vers leurs villes respectives, délimitaient le périmètre avec du ruban, exfermaient les gens, rendant hermétique une zone à l’intérieur de laquelle la Rupture, aux actes encore visibles même si l’enfant que j’étais redoutait d’y assister, organisait, cautérisait, restaurait.
Rares sont ces situations qui permettent d’entrevoir la Rupture dans de tels accomplissements. Des accidents, des catastrophes perforant les frontières… Le tremblement de terre de 1926… un grand incendie… (Un jour, il y en avait eu un brutopiquement près de mon appartement. On l’avait contenu à un immeuble, mais pas situé à Beszel, et que j’avais évisé. Si bien que j’avais regardé une retransmission acheminée depuis Ul Qoma, sur ma télé, alors que les flammes palpitantes rougeoyaient à la fenêtre de mon séjour). La mort d’un quidam ulqoman tombé sous une balle perdue besz lors d’un braquage. Difficile d’associer ces crises-là avec une telle bureaucratie.
J’ai déplacé mon poids d’un pied sur l’autre, balayé la pièce d’un œil vague. La Rupture doit répondre de ses actions devant les spécialistes qui l’invoquent, mais peu d’entre nous prennent cela pour une limitation.

dimanche 29 mars 2015

La communauté des sœurs / Les mentats de Dune - Herbert & Anderson - ****


Il est assez fascinant de constater que l'univers de Dune, dans lequel je traine mes pompes depuis plus de vingt-cinq ans finit par atteindre une espèce de réalité, de consistance. Ce cycle se situe entre "Dune, la genèse" et "Avant-Dune" et sera probablement une trilogie comme les autres. Le troisième sera probablement consacré aux navigateurs.
J'ai dévoré ces deux livres, faut bien l'avouer, même si le début du deuxième tome est un peu chargé de rappels quand on enchaîne les deux tomes. A travers une alternance de chapitres consacrés à des protagonistes différents, formule bien rodée, on est pris dans cette narration comme on l'était dans les opus précédents.
A lire donc...


Ce nouveau titre de la saga de Dune revue et prolongée par Brian Herbert et Kevin J. Anderson nous ramène dix mille ans en arrière, à l'époque de la création du Bene Gesserit et des autres ordres apparaissant dans Dune, Mentats, Maîtres d'armes, Navigateurs, etc.
Il se situe quatre-vingt-trois ans après la Bataille de Corrin, qui a mis fin au règne et même à l'existence des Machines pensantes qui ont menacé de détruire le genre humain. L'humanité subit de profondes transformations. En effet, le mouvement Butlèrien a entrepris de détruire toutes les formes de technologies dangereuses, bien au-delà des seules Machines pensantes. Il en résulte que par passion ou par intérêt, des groupes humains vont entreprendre de se doter des capacités qui étaient autrefois assurées par des machines. Un groupe existe déjà, celui des Navigateurs, qui peuvent choisir la bonne route à travers les subtilités de l'hyperespace. Il s'est assuré le monopole du voyage spatial et lutte contre le mouvement Butlèrien, s'efforçant avec une poignée de savants de préserver l'essentiel des acquis scientifiques.
L'ordre des Mentats, pour sa part, choisit de s'allier au mouvement Butlerien.
De son côté, sous la direction de la Révérende-Mère Raquella Berto-Anirul, qui, à la suite d'une empoisonnement manqué, a trouvé accès aux mémoires de tous ses ancêtres féminins, la Communauté des Soeurs est en proie à de grands désordres, une partie des Soeurs voulant rejoindre le mouvement Butlérien. Celui-ci soupçonne Raquella d'utiliser des ordinateurs pour mener à bien un immense projet génétique d'amélioration de l'humanité, ou du moins d'une de ses parties. De ces conflits et de diverses ambitions, vont surgir une nouvelle organisation de la Communauté, qui deviendra ultérieurement le Bene Gesserit.
Les familles Atreides et Harkonnen ne sont pas sorties non plus indemnes de la Guerre des Machines et des troubles qui ont suivi. Elles tentent de reconstruire leur influence et leurs fortunes avec des résultats inégaux.


La bataille de Corrin, conclusion de la guerre des Machines, a mis fin au règne et même à l'existence des Machines pensantes qui ont menacé d'asservir puis de détruire l'humanité. Il en a résulté l'interdiction absolue de construire des intelligences artificielles, interdiction consignée dans la Bible catholique orange sous la forme : « Tu ne feras point de machine à l'esprit de l'homme semblable. » Allant plus loin, le mouvement butlérien, sous la conduite de Manford Torondo, a entrepris de détruire toutes les formes de technologies dangereuses, bien au-delà des seules machines pensantes.
Du coup, l'humanité subit de profondes transformations. Par passion ou par intérêt, des groupes humains vont entreprendre de se doter des capacités autrefois assurées par des machines. L'ordre des Mentats, pour sa part, créé par Gilbertus Albans, a choisi de s'allier au mouvement butlérien.
Un entraînement spécial, formant à la logique la plus poussée dès l'enfance, et assisté d'une drogue, permet à certains hommes de devenir des « ordinateurs humains ». Mais Gilbertus Albans lui-même se trouve dans une situation difficile : s'il a rejoint un temps le jihad butlérien, il s'oppose à la politique du chef du mouvement, Manford Torondo, qui, devenu fou, veut abolir toute science.
De son côté, et pour équilibrer la puissance des Mentats masculins, la mère supérieure Raquella tente de reconstruire son École des soeurs avec l'aide de son élève la plus douée, Valya Harkonnen, qui poursuit aussi un autre but : tirer vengeance de Vorian Atreides, héros légendaire du jihad butlérien qu'elle tient pour responsable de la déchéance de sa famille. Ainsi naît le Bene Gesserit qui va se doter d'un programme secret : donner naissance, par sélection génétique, au Kwisatz Haderach qui maîtrisera tous les possibles de l'avenir.
Les trois ordres en cours de constitution, Bene Gesserit, Mentats et Navigateurs, qui ont pour but commun d'améliorer l'espèce humaine et de libérer ses potentiels insoupçonnés, vont-ils unir leurs forces pour s'opposer aux fanatiques butlériens ou s'opposer les uns aux autres au risque de se détruire ?


Allez, quelques entêtes de chapitres:

Quiconque cherche un sens à la vie entreprend une quête futile. La vie humaine n’a aucun but ni valeur.
Le général cymek Agamemnon,
Une Ère de Titans.


Les humains sont une cause infinie de perplexité et de fascination. Pas étonnant qu’ils aient besoin de tant d’émotions différentes pour pouvoir concocter des explications et des excuses à leur comportement irrationnel.
Érasme, Journaux de laboratoire


Y a-t-il quelque chose qui soit réellement tel que nous le percevons ? Quels sont les filtres de nos perceptions ? Les plus honnêtes parmi nous regarderont en profondeur pour déterminer de quelle façon nos opinions sont biaisées par nos propres illusions.
Formation de la Communauté des Sœurs Orthodoxes.


Il y a de la force dans le nombre, une puissance brute et primordiale. Mais à mesure qu’une foule grossit, sa capacité de raisonnement diminue.
Gilbertus Albans, archives de l’École Mentat.


Il ne suffit pas de répéter quelque chose souvent, et avec véhémence, pour que cela devienne un fait, et aucune personne rationnelle n’y croira quel que soit le nombre de répétitions.
Draigo Roget, rapport à la Holding Venport,
Analyse des comportements fanatiques.


Parfois, la meilleure façon de voir ce qui est familier est de s’en éloigner.
Sagesse du désert.


Des convictions inflexibles sont des choses puissantes.
Mais sont-elles une armure ou une prison ?
Une arme ou une faiblesse ?
Empereur Jules Corrino.

dimanche 15 mars 2015

Starfish - Peter Watts - ***

Inspirez, on plonge ! Starfish est un roman de science-fiction (hard-science) dont l'essentiel de l'action se déroule dans les grandes profondeurs. On y suit une équipe chargée de la maintenance d'une petite station géothermale sur le bord d'une faille volcanique. On comprend vite que le monde est en proie à une crise énergétique majeure. Evidemment, la question de l'adaptation au milieu est au centre de l'intrigue. Pour faire face à ce milieu hostile, les humains ont subi des modifications organiques leur permettant de respirer dans l'eau. On découvre rapidement que ces employés n'ont pas été choisis au hasard, mais en fonction de critères psychologiques précis, par forcément ceux que l'on choisirait pour un futur gendre... Ils devront faire face à des créatures abyssales aussi monstrueuses que fragiles, à une altération de leur métabolisme due à la composition de l'eau près du rift, à la paranoia, etc.

J'ai eu un peu de mal à rentrer dans le roman. Je n'avais pas lu la quatrième de couverture (absente sur ma vieille liseuse) mais passé le premier tiers, j'ai été pris par l'ivresse des profondeurs. Les personnages aux personnalités si problématiques sont froids mais finalement attachants et les thématiques (humanité augmentée, psychologie des profondeurs, nouvelles formes de vie) prennent de la consistance. L'intrigue ne se conclut que partiellement vu qu'il y a une suite : Rifteurs. J'attendrai donc de l'avoir lue pour conclure. Rendez-vous au prochain épisode...

Quatrième de couverture:
Une grande multinationale exploite l'énergie géothermale dans les grands fonds de l'Océan Pacifique grâce notamment à des stations sous marines de contrôle. Mais vivre en huis-clos pendant de longs mois n'est pas donné à tout le monde. Aussi, la société a décidé de recruter les seules personnes aptes à subir le stress, la promiscuité, l'isolement et les dangers afférents aux abysses : des hommes et des femmes dont la psychologie est déviante... Lenie Clarke est l'une des chefs d'équipe. Comme ses compagnons, elle a d'abord suivi des tests et un entraînement rigoureux puis subi des altérations génétiques qui lui permettent d'accoutumer sa vision à l'obscurité et de respirer dans l'eau lors des sorties hors de la station. Lenie va faire face à des conflits terribles avec ses coéquipiers, tous aussi déséquilibrés qu'elle-même. Comment vont-ils tous réussir à survivre en groupe, à affronter les profondeurs de l'océan et à maîtriser leurs pulsions ?

samedi 28 février 2015

Seul sur Mars - Andy Weir - **

Mark Watney fait partie de l'équipage de la troisième mission sur Mars. Une tempête de sable contraint l'équipe à évacuer le site en urgence. Victime d'un accident, Mark Watney est laissé pour mort.
Or, le bonhomme a des ressources puisqu'il survit mais se retrouve seul au milieu des restes d'équipements de la mission (un habitacle tout de même), sans moyen de communiquer et avec une quantité de nourriture tout à fait insuffisante pour tenir jusqu'à la venue de la prochaine mission trois ans plus tard.

Si l'accumulation de détails techniques est nécessaire au "réalisme" de l'ouvrage, il nuit quelque peu à la fluidité de lecture. J'ai parfois emprunté des trous de ver face à des pages où Mark nous explique en détails les procédures mises en oeuvre pour son éventuel salut.
C'est probablement l'humour qui sauve ce livre d'une éjection dans le vide. On a quand même envie de découvrir si ce pauvre Mark va sauver sa peau.

Résumé:
Mark Watney est l'un des premiers humains à poser le pied sur Mars. Il pourrait bien être le premier à y mourir.
Lorsqu'une tempête de sable mortelle force ses coéquipiers à évacuer la planète, Mark se retrouve seul et sans ressources, irrémédiablement coupé de toute communication avec la Terre.
Pourtant Mark n'est pas prêt à baisser les bras. Ingénieux, habile de ses mains et terriblement têtu, il affronte un par un des problèmes en apparence insurmontables. Isolé et aux abois, parviendra-t-il à défier le sort? Le compte à rebours a déjà commencé..

dimanche 15 février 2015

Celle qui a tous les dons - M.R. Carey - ***


L'originalité de ce roman tient au fait que l'héroïne est une petite fille, Mélanie, qui aurait d'ailleurs préféré s'appeler Pandore (voir le titre). Elle suit la classe chaque jour avec ses camarades. Jusqu'ici tout va bien. Sauf que l'on vient la chercher le matin dans sa chambre en prenant beaucoup de précautions, sauf qu'on l'attache, sauf qu'elle n'est jamais sortie du "bloc".
On comprend vite que ces enfants ne sont pas "normaux" mais des "affams" (zombies) dotés de capacités de raisonnement.
S'ensuit un espèce de huis clos entre Mélanie, ses enseignants dont Mlle Justineau avec elle développe une relation affective, le sergent Parks, hautement antipathique, et Mme Caldwell, scientifique chef de projet, prête à tout.
La deuxième partie du roman s'ouvre un peu en un road trip plus classique mais qui tient ses promesses pour déboucher sur une fin assez originale même si elle n'est pas sans rappeler un autre classique du genre.

Bref un bon roman, même pour moi qui déteste les histoires de zombies. Le fait de prendre le point de vue d'une enfant est une excellente idée.

samedi 7 février 2015

Nexus - Ramez Naam - ***

Un bon techno-thriller, une réflexion amorcée sur le post-humanisme, sur l'éthique du scientifique. L'auteur aurait pu pousser plus loin ses projections.

Résumé:
L'an 2040. Nexus est une nouvelle nano-molécule capable de relier les cerveaux entre eux. Alors que certains veulent l'exploiter, d'autres cherchent à l'anéantir. Kade, un jeune étudiant biologiste, voit dans cette drogue de nouvelles possibilités de communication et un immense progrès pour la société. À l'aide d'une poignée d'amis, il parvient à l'améliorer afin qu'il ne soit plus nécessaire de la consommer régulièrement pour en ressentir les effets. Mais les agences gouvernementales sont à leurs trousses… Sam, une espionne travaillant pour le compte de l'ERD (Emerging Risks Directory), les contraint à coopérer : Kade doit servir d'appât en intégrant l'équipe de Su-Yong Shu, une célèbre et géniale scientifique chinoise soupçonnée par l'ERD de travailler sur une technique lui permettant d'asservir les gens contre leur volonté. Dans un monde où se mêlent scientifiques chinois, moines bouddhistes et agents de la CIA, le jeune homme ne tardera pas à s'apercevoir que les enjeux sont bien plus importants qu'un simple trafic de stupéfiants…

Miette:
Les lois qui limitent les capacités de l'être humain n'ont pas d'autre but que de la contrôler. Elles sont nées de la peur, la peur de l'avenir, la peur du changement, la peur de ceux qui sont différents de nous, qui risquent de devenir quelque chose de nouveau. Le résultat de ces peurs, c'est l'érosion de nos libertés, de notre droit à décider de notre avenir, à écrire notre propre destinée, à faire ce qu'il y a de mieux pour nos enfants.

dimanche 25 janvier 2015

Avance rapide - Mickael Marshall - ****

Présentation:

Quand on met Stark sur un travail, c'est que toutes les solutions classiques ont échoué. Son intervention étant souvent celle de la dernière chance, il serait malvenu de se formaliser de méthodes plutôt... détonantes.
En un monde où la technologie peut faire des merveilles – mais les fait systématiquement de travers –, Stark a pour vocation de remettre les choses dans le bon sens. Cette fois, il doit retrouver un certain Alkland, un ingénieur du « Centre », qui vient de disparaître sans laisser de traces : le genre d'homme qu'il vaudrait mieux éviter de chercher quand on veut finir ses jours en paix.
Dans la gigantesque Cité, dont chaque quartier, livré à l'anarchie, est l'équivalent d'une ville du XXe siècle, Stark va bientôt vérifier une des plus vieilles lois de l'humanité : résoudre un problème est un moyen sur d'en faire surgir d'autres ! Sa vie tournant au cauchemar – littéralement ! –, Stark s'énerve de plus en plus. Une bonne raison pour éviter de croiser son chemin !


Miettes :


Regardez-moi. D’accord, je porte de chouettes fringues, mais ça n’a rien à voir. Les vêtements ne coûtent rien ; c’est l’apparence qui compte. Je ne donne pas l’impression d’avoir peur. Ni celle d’être dégoûté par ce que je vois. J’ai l’air d’un type prêt à vous enfoncer une lame dans la gorge avant même que vous ayez commencé à m’emmerder. D’un mec dont la mère est morte étouffée dans son dégueulis en pleine rue. D’un salopard qui prostitue sa sœur, pas pour l’argent mais parce qu’il la déteste, ou pour pouvoir la sauter gratuitement.
J’ai l’air d’être à ma place ici.

-oOo-

J’ai regardé longuement la salle avant de choisir une table.
Quinze minutes ont passé avant qu’une fille mince habillée de noir marche jusqu’à la table, apparemment par accident. Voyant que j’avais un menu dans les mains, elle a décidé de prendre ma commande.
Je lui ai demandé ce qu’elle me conseillait. Elle a haussé les épaules. J’ai attendu, mais elle n’a pas eu d’autre réaction. Alors j’ai choisi un plat principal au pif. Elle n’avait pas de carnet, rien pour écrire, et j’ai commencé à me demander si ce n’était pas une étudiante en dessin qui passait par hasard. Le jeu commençait à perdre de son intérêt quand elle s’est enquise de ce que je voulais boire. Je lui ai décrit ce que je désirais. Elle a quitté les lieux, toujours sans rien écrire.
J’ai fini de planifier ma vie, ayant tout le temps d’envisager plusieurs carrières, d’imaginer à quoi pourrait ressembler la compagne idéale et ce que feraient nos enfants plus tard. J’ai décidé où nous vivrions et combien de temps ; j’ai choisi les couleurs des murs de notre appartement.
Puis j’ai changé : une autre profession, une autre compagne, d’autres murs.
J’ai pensé à toutes les personnes que je connaissais et imaginé leur existence avec plus de détails encore. J’ai pris un pied fou à prédire la couleur du poil des arrière-arrière-petits-enfants de Spangle en considérant quinze partenaires possibles. J’ai eu le temps d’aller deux fois aux toilettes ; j’ai fumé un paquet de clopes presque entier ; j’ai fabriqué un très joli oiseau en origami, avec les ailes qui bougeaient et le bec qui s’ouvrait.
Enfin, l’étudiante a réapparu, tel un mirage. Je m’attendais qu’elle ait les cheveux gris et qu’elle marche avec un déambulateur. Ou alors, c’était son arrière-arrière-petite-fille qui m’apportait ma commande, sacrifiant ainsi à un rituel héréditaire et mystique passé de génération en génération.
Elle s’est approchée de la table, a posé devant moi une assiette et un verre contenant quelque chose que je n’avais jamais demandé. Puis elle a de nouveau disparu.

-oOo-

Jusque-là, je n’ai guère été impressionnant. C’est ce que vous pensez ? Vous avez peut-être raison. Je pourrais me défendre – il n’est pas facile de réagir, de courir tout le temps – mais je n’en ferai rien. Quelle importance ? Ce qui compte est trop profond, trop personnel, trop minuscule pour être expliqué. Les spectateurs ne peuvent pas comprendre. Rien de ce qui est important, vraiment important, n’impressionne : la victoire n’a de signification que pour la personne concernée. Rester en vie, par exemple. Ça a l’air si facile…
Mais parfois, naître est une épreuve insurmontable.

-oOo-


Les choses sont parfois comme elles semblent être.
C’est un résumé, une version concentrée… Attendez avant d’en tirer des conclusions.
Imaginez une rue que vous connaissez bien… Tenez, celle qui est au pied de votre appartement. Maintenant, descendez la rue en esprit. Pensez aux immeubles, aux arbres, aux craquelures dans le trottoir, à la façon dont vous vivez cette promenade.
C’est fait ? Bien. Alors, rebelote ! Mais en remontant.
Ce n’est pas la même chose, pas vrai ? La rue que vous descendez et celle que vous remontez sont très différentes. Vous savez que c’est la même, mais vos sensations ne sont pas d’accord.
Avez-vous l’impression de marcher au même endroit ? Ou celle d’avoir emprunté deux itinéraires différents ?
Quand on prend une avenue dans un sens inhabituel, il peut arriver qu’on ne la reconnaisse pas.
Et le retour est toujours plus rapide que l’aller.
Vous pensez : perception, psychologie, subjectivité.
Quelle importance ?
J’arrive au point essentiel. La perception n’a rien à voir là-dedans. Les routes sont différentes selon la direction dans laquelle on les prend. Ce n’est pas une impression ; c’est la vérité. Peu de gens s’en rendent compte et une minorité a la capacité d’y croire.

-oOo-

Parfois, on parle à un ami d’un sujet qui nous tient à cœur. On aimerait le convaincre de voir les choses comme nous. Quand on s’aperçoit qu’il ne pige pas, qu’il trouve notre souffrance inutile, quelle amertume…
C’est comme une rupture. On essaie de communiquer ses émotions, parce qu’il le faut.
Quelqu’un doit deviner notre colère, notre peur.
Mais personne ne comprend.
« Une de perdue, dix de retrouvées », qu’ils disent.
Ou : « C’est pour le mieux. »
Ou : « Tu veux des frites ? »
Ils ne comprennent pas, parce qu’ils n’étaient pas là. Ils n’ont pas vécu avec vous jour après jour, heure après heure.
Ils ignorent ce qui s’est passé, la manière dont les événements vous ont modelé, comment ils ont structuré votre univers.
Ils ne savent pas que la personne qui vous fait tant de mal est peut-être celle dont vous avez le plus besoin.
Ils ne connaissent pas votre histoire, votre passé, les colonnes de souvenirs qui vous structurent. Chacun est seul, parce que chaque existence est différente. On peut envoyer des lettres aux gens, ou leur montrer des photos, mais on ne peut pas leur faire visiter sa vie.
À moins qu’on les aime. Alors ils peuvent la réduire en cendres.

-oOo-

Aujourd’hui, les parents pensent que le réalisme est bon pour l’éducation, donc qu’il ne faut pas mentir sur le fonctionnement du monde.
Conneries !
Un esprit enfantin n’a pas besoin de réalisme. D’une certaine manière, le monde marche comme on imagine qu’il marche.

-oOo-

Avant d’être un homme, bon ou mauvais, un saint ou un psychopathe, nous sommes tous des enfants.
Moi, par exemple. Je prends les choses comme elles viennent et j’essaie d’avoir du recul. J’exerce un métier qui ne doit pas être encore très clair à vos yeux. Mais avant que j’aie cette façon de m’exprimer et cette façon de penser – avant mes cicatrices –, j’étais un enfant. Difficile à croire.
Vous vous en souvenez ? De votre enfance ?
La réponse est non. Vous croyez vous la rappeler, mais vous vous trompez. De ces jours intenses et flous il reste les bribes qui vous ont aidé à devenir ce que vous êtes aujourd’hui. Les moments où vous vous êtes senti vivant, quelques journées exceptionnelles, des sensations. Des pièces du puzzle, qui font partie de vous.
Mais vous avez oublié le reste. Impossible de vous souvenir du temps où vous étiez un gamin et où vous ne connaissiez rien d’autre.

-oOo-

Quelles sont les choses importantes de votre vie ? Celles qui vous rendent vraiment heureux ? Aimer quelqu’un si fort qu’il suffit de tendre les bras pour l’étreindre. Manger un bon repas en savourant chaque bouchée. Ce ne sont pas des impératifs biologiques. Nul besoin d’amour pour baiser, et l’homme peut tout ingérer, sauf le métal.
Les impératifs biologiques étaient les garde-fous du passé. Depuis que nous sommes descendus des arbres, ils sont devenus obsolètes. La nature sait que nous ne sommes plus entre ses mains ; elle nous fout la paix. Elle s’amuse avec les insectes et les plantes, se contentant de lâcher un virus de temps en temps pour nous rappeler son existence.
On aime avoir besoin de quelqu’un, comme quand on était petit. On mange de bonnes choses parce que l’intensité du goût nous rappelle la faim satisfaite de nos premières années.
Les plus beaux tableaux sont le reflet du coquelicot qui ployait sous la brise quand on avait deux ans. Le film le plus génial nous rappelle les moments où nous regardions le monde avec des yeux étonnés.
Tout cela permet de faire taire l’adulte, d’ouvrir la fenêtre de la cellule pour permettre à l’enfant affamé de se rassasier les yeux avant que l’obscurité retombe.

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Mon père croyait qu’il y avait un temps pour tout. Chaque acte avait son instant. Quand il rapportait les photos des vacances, il ne les regardait pas dans la rue, pour ne pas se gâcher la joie de les découvrir au calme. Il les laissait dans l’enveloppe, rentrait à la maison, se faisait une bonne tasse de thé et s’installait dans son fauteuil. Il les déballait et les regardait une par une, savourant chaque image.

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Ma mère m’a légué le peu de gentillesse que j’ai. Mon père m’a dévoilé la magie des livres. Entre deux couvertures, on peut trouver n’importe quoi. Les livres sont tranquilles et silencieux ; pourtant chacun d’eux est comme une porte.

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Quand on ne sait pas ce qu’on veut, on saisit tout ce qui passe en pensant que c’est mieux parce que c’est nouveau.

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Remarque : 8/10
Excellente surprise que la rencontre avec cet auteur que je ne connaissais pas.