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lundi 18 avril 2016

Philosophie sentimentale - Frédéric Schiffter - *****

Quatrième:
"Un philosophe peut m´instruire ou m´éclairer, mais son oeuvre n´exerce sur moi aucun charme si en filigrane de ses concepts, de ses thèses, de ses arguments, je ne perçois pas le récit d´un chagrin personnel. Sous le masque du cérébral, j´aime deviner l´orphelin, l´amoureux, l´abandonné, le déclassé, le décalé - l´« animal malade ». Les auteurs que je cite dans ces pages, en exergue de chaque chapitre, n´appartiennent pas à une même sensibilité intellectuelle ou littéraire. Si, cependant, leurs pensées m'accompagnent depuis longtemps et me reviennent à l´esprit comme des refrains, sans doute est-ce parce que j´y entends une semblable tonalité mélancolique. Que j´aie à m´en féliciter ou à m´en blâmer, c´est à Schopenhauer, mais aussi à Nietzsche, Pessoa, Proust, l´Ecclésiaste, Chamfort, Montaigne, Freud, Rosset, Ortega y Gasset, que je dois ma vocation de philosophe sentimental."

Miettes :

Notre savoir n'est autre que ce que notre pensée parvient à saisir du chaos avec le moins de confusion possible. Entre une croyance et une vérité, il n'y a pas une différence de nature mais de degré de précision — raison pour laquelle Montaigne en appelle pour lui-même à un gai savoir comme à une docte ignorance.

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Autant n’ai-je rien à reprocher aux universitaires qui se contentent d’enseigner avec compétence ce qu’ils savent, autant je me braque contre certains d’entre eux qui se recyclent dans le commerce de sagesses – faisant accroire à un public semi-cultivé en quête de supplément d’âme qu’ils détiennent les recettes d’une vie heureuse et réussie.

***

Nulle méditation accompagnée de la décision de nous changer ne transfigureront notre caractère, c’est-à-dire les plis pris par notre âme depuis notre naissance et inscrits en elle comme de profondes scarifications. Tels qu’en nous-mêmes la vie nous fige et l’âge nous ossifie. Quant au bonheur, comme l’indique l’étymologie, il nous tombe dessus comme le malheur. Il est une factualité. Nul mortel n’est une providence pour lui-même. Stoïciens, épicuriens, spinozistes, et d’autres, se montrent plus superstitieux que le vulgaire à qui ils reprochent d’en appeler aux dieux afin qu’ils lui accordent la félicité. Au contraire du malheur, le bonheur ne laisse pas de traces mais des souvenirs qui viennent nous seriner la complainte des regrets. La sagesse relève de la croyance.

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 Toute liesse me fait injure. Je regarde avec dédain les enthousiastes, les partants, les motivés. Avec une certaine crainte, aussi. Les optimistes excellent à remplir les bagnes et les cimetières. Cela signifie-t-il que je n’aime pas les gens qui aiment la vie ? Je fuis les inconscients qui ne veulent pas voir qu’ils ne jouissent que d’une existence conditionnelle et que la mort est indifférente à leur amour de la vie.

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En tant que secteur avancé de l’industrie, mais surtout de la consommation, les loisirs, en s’inscrivant dans le prolongement du travail des esclaves et en occupant une place de plus en plus importante dans leur emploi du temps, consument, pour parler comme Nietzsche, « une extraordinaire quantité de force nerveuse » et la soustraient « à la réflexion, à la méditation, à la rêverie », « mettent constamment sous les yeux des buts mesquins et des satisfactions faciles et banales » ; si bien que, dans une société où les néo-esclaves cherchent à s’amuser coûte que coûte et en permanence, la barbarie l’emporte sur la civilisation, ou, si l’on préfère, la vulgarité sur le goût.

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L’ennui, avec les bavards, c’est qu’ils n’ont aucun talent pour la conversation. C’est par faiblesse plus que par civilité que, trop souvent, nous supportons leur présence – qu’ils soient, d’ailleurs, des amis ou des proches.

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 Il en va de la tristesse du deuil comme des pulsions refoulées : refouler ne veut pas dire extirper de soi. Plus je l’enfouissais pour faire bonne figure et jouer chaque jour le rôle que l’on doit jouer dans la comédie humaine, plus elle fit corps avec mon âme et finit par muter en ennui – un ennui qui n’est ni la satiété résultant de la jouissance de quelque bien ou situation désirés, ni le vertige du désœuvrement, mais une humeur qui me fait voir le manège du « monde » comme une mécanique foutraque et déglinguée de Tinguely et les faits et gestes des humains comme des gesticulations d’automates loufoques et effrayants.

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Ainsi les gens les plus sensés s’abîment-ils dans la folie ordinaire de la croyance au monde. Même s’ils se passent de Dieu, ils se figurent appartenir à un Tout formé des deux cercles concentriques d’un ordre naturel et d’un contexte humain soumis à un Progrès. D’où leur implication fébrile et enthousiaste en son sein où point n’est besoin pour eux de reprendre place puisque nul chagrin ne les en a délogés et où ils peuvent donner le cours le plus libre à leur activisme existentiel.

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Je m’effraie du dynamisme et du sérieux avec lesquels mes semblables persévèrent dans l’agitation, comme s’ils pensaient participer à je ne sais quelle mission transcendante, stimulés par le désir d’atteindre à un but mystérieux.

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La moindre obligation sociale me lasse avant même que j’y sacrifie et m’irrite si elle s’éternise. À peine suis-je en société que le vide me manque. Rien ne m’est plus insupportable que la présence de bonshommes et de bonnes femmes pétant d’optimisme et embesognés à « avancer dans la vie » alors que, au bout de leur trajectoire, leur tombe, déjà ouverte, les attend.

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Même si je n’ouvre pas le livre que j’ai avec moi, sa présence me rassure. Je tiens là, à portée de main, un ami prêt à me faire franchir à tout moment la ligne de démarcation qui sépare la zone de la vie sans l’esprit, occupée par les forces de la bêtise, de la vulgarité ou de la platitude, de la zone libre où l’esprit circule de l’imaginaire à l’intelligence.

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Il n’y a que dans le décor où se démènent mes semblables avec le plus grand sérieux que je me sens exilé. Certes, j’exécute les mêmes gestes qu’eux, je m’adresse à eux dans leur langue, mais cela me coûte un effort, le même que celui que j’aurais à faire si j’étais perdu en un pays qui n’est pas le mien.

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Simplement, il existe deux manières de vivre avec ce sentiment. D’une part, il y a le grand nombre des pessimistes malheureux que l’inexistence du monde terrorise tant qu’ils se convertissent à l’optimisme du salut et gobent les bluffs éthiques – tous ces discours qui leur font miroiter une vie bonne, réussie, authentique, béate, réconciliée avec la mort, la vieillesse, la douleur et l’échec. D’autre part, il y a le petit nombre des pessimistes heureux, qui, eux, volens nolens, s’accommodent du pire et prennent parfois le parti d’en rire – car ils ont ce sens de l’insignifiance que l’on appelle l’humour. Naturellement, quand ils philosophent, les pessimistes heureux s’avèrent décevants aux yeux de la foule des pessimistes malheureux pour ne lui délivrer aucun message de consolation ni rien de significatif sur la meilleure façon de vivre. Ils aggravent leur cas quand ils évoquent ce dont personne ne veut entendre parler, à savoir le néant de tout. C’est le cas de Schopenhauer.

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Le sage spinoziste est un scientifique ; le sage schopenhauerien, un esthète.

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Il est remarquable de constater à quel point, bien avant Freud, Montaigne soupçonne les philosophes de souffrir d’un excès de pensée, de raison et de « fantaisie » – d’un excès de sens, donc, ce qu’en psychiatrie on entend par paranoïa. Tout se passe comme si, angoissés par leur propre vie aussi fortuite qu’éphémère, ils niaient la réalité du hasard, du temps et de la mort, pour lui substituer un monde conforme à leur désir contrarié d’harmonie et d’éternité. Leur folie consiste à présenter la réalité des apparences comme une apparence de réalité, comme le sous-produit d’une autre réalité qu’ils nomment l’Être mais qui n’existe que dans leur imagination – totale affabulation connue sous le nom respectable de « métaphysique ». 

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La volonté même de se doter de vertus pour, en somme, être un autre, montre combien la raison et la volonté capitulent devant le désir et l’imagination, qui s’en servent, à leur insu, comme moyens d’illusions.

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S’exprimer avec correction et esprit quand un sabir ordurier est devenu l’idiome officiel ? S’habiller avec soin quand le survêtement et la camisole à capuchon est devenu l’uniforme ? Se comporter avec bienséance quand le laisser-aller est devenu la forme même de la décontraction ? Autant de qualités aristocratiques qui offensent leur naturel plébéien et génère assez vite une tension proche de la rixe – telle qu’elle se produit dans la parabole d’El Discreto, de Baltasar Gracián, quand le paon est attaqué par tous les représentants de la gent volatile, des poulets aux corbeaux, qui l’accusent de leur avoir volé les apparats qu’ils n’ont pas et n’auront jamais. Quand je rentre chez moi après des heures passées à frayer par obligation avec mes contemporains, je me dis que j’ai frôlé le tabassage et que, si je l’ai échappé belle, c’est pour avoir eu le réflexe avisé d’enduire mes propos d’un miel anesthésiant qui calme le ressentiment de mes agresseurs le temps nécessaire pour que je déguerpisse. Souvent, dans la crainte qu’un jour les choses tournent très mal, je songe à apprendre un art martial, ou bien, comme les muscadins de Thermidor, à ne plus sortir sans une canne gourdin.

samedi 9 avril 2016

La beauté - Frédéric Schiffter - ***


Aussi fugace soit-elle, la rencontre avec la beauté est une expérience bouleversante. Partant d'un souvenir personnel - l'apparition d'une femme -, Frédéric Schiftter invite le lecteur à une méditation philosophique sur la beauté vies paysages et des œuvres qui ont marqué sa vie. Une flanelle érudite à travers les films, les livres, les œuvres d'art, qui nourrit avec délicatesse notre éducation esthétique.




Miettes :

Si je n’éprouve pas la sensation de cet aller vers un monde hors du monde et de ce retour au cœur même du monde, alors je n’ai pas affaire à de l’art. Or, les trois dimensions qui rendent le monde contenu dans une œuvre étranger à la réalité qui me cerne relèvent de l’utopie, de l’achronie, du silence.

***

En donnant à voir, comme à travers un verre grossissant, un archétype de ce qui constitue le monde et fait de la vie une souffrance, toute œuvre supprime chez le contemplateur, le lecteur, l’auditeur et le spectateur, et ce le temps de la contemplation, de la lecture, de l’audition et du spectacle, tout désir d’agir, de raisonner, de calculer, d’établir des liens de causalité, et le voue à une béatitude extatique – négatrice, par là même, de l’ennui.

***

Devant une belle femme, le désir d’un homme se trouve interdit, tandis que, devant une jolie femme, son désir s’affole.

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Dans la mesure où le beau suscite un plaisir de contemplation, une belle femme relègue un homme à une distance respectueuse, nécessaire au seul désir qui s’impose en cet instant : le désir désintéressé – détaché (provisoirement, du moins) d’une finalité sexuelle – de regarder sa beauté.

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Alors que, selon l’excellente formule de Milan Kundera, « la coquetterie est une promesse de coït » faite aux hommes, l’élégance est une invitation à ce qu’ils restent à leur place. La femme coquette, comme l’indique le mot, est une cocotte ; la femme élégante, comme l’indique aussi le mot – en latin, elegans signifie « qui sait choisir avec goût » –, est une artiste?

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Est belle toute œuvre qui me plaît, bien sûr, et, surtout, qui me sied au point de prendre place en moi comme souvenir marquant capable de me charmer longtemps, de me hanter et de stimuler ma réflexion.

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Si je n’éprouve pas la sensation de cet aller vers un monde hors du monde et de ce retour au cœur même du monde, alors je n’ai pas affaire à de l’art. Or, les trois dimensions qui rendent le monde contenu dans une œuvre étranger à la réalité qui me cerne relèvent de l’utopie, de l’achronie, du silence.

***

En donnant à voir, comme à travers un verre grossissant, un archétype de ce qui constitue le monde et fait de la vie une souffrance, toute œuvre supprime chez le contemplateur, le lecteur, l’auditeur et le spectateur, et ce le temps de la contemplation, de la lecture, de l’audition et du spectacle, tout désir d’agir, de raisonner, de calculer, d’établir des liens de causalité, et le voue à une béatitude extatique – négatrice, par là même, de l’ennui.

samedi 2 avril 2016

On ne meurt pas de chagrin - Frédéric Schiffter - *****

Présentation :

« Le début de ma vie au Sénégal, jusqu’à mes sept ans environ, s’est passé dans une relative insouciance. La réalité alentour sur laquelle, toi, mon père, tu régnais, constituait ce que l’on appelle un monde. Chaque moment du jour et chaque période de l’année obéissait à un emploi du temps cosmique : l’école, les repas, les déplacements, les devoirs, les heures de jeu avec les voisins de mon âge, les week-ends à la plage de N’Gor ou de Popenguine, les grandes vacances en France, le mois d’octobre de scolarité à Biarritz, puis le retour à Dakar chaque début de novembre. Mon enfance tournait sans à-coups, assez heureuse. Le bonheur suppose de ne pas penser et je ne pensais pas. Si tout avait continué ainsi, je n’aurais jamais pensé.

En fait, je n’étais pas né.
Chaque humain passe par deux naissances. La première, biologique. La seconde, biographique. Ma biographie commence par ta mort, dix ans après ma venue au monde. »

Miettes :

Le temps passant, je méprisais toujours plus les milieux où le préjugé commande à l’intelligence, où l’ignorance en remontre à la culture, où le carriérisme étouffe le dilettantisme.

***

Les parents qui sortent gaiement de leur portefeuille une photographie de leur progéniture encore emmaillotée et sur le point de marcher exhibent une anomalie de la nature. Dans cette chair potelée s’incarne l’horreur historique passée et à venir. Dans ces yeux ronds étonnés ou rieurs percent les aspirations d’un primate mégalomane déterminé à échapper au sort commun des espèces. Pareille monstruosité précoce et en devenir chez l’enfant en bas âge saute aux yeux quand ses parents vous infligent de petites vidéos tournées au moyen de leur téléphone portable. Aveuglés par leur amour, ces derniers ignorent qu’ils vous livrent là un document anthropologique angoissant. Car, à l’évidence, ce minuscule bipède qui leur ressemble, gazouillant, entreprenant de découvrir le monde à quatre pattes et touchant à tout, s’acharne à détruire en lui la grâce de l’innocence animale. Ses gestes, ses mouvements, ses mimiques, ses pleurs, ses rires, expriment une volonté de puissance et un désir de nuisance. Son babil annonce une foi dans les mots, trahit sa vocation au bavardage, laisse entendre de futurs prêches, prophéties, spéculations, imprécations, slogans, logorrhées, radotages.

***

Les systèmes philosophiques n’ont pas vocation à nous orienter dans la pénombre qui nous englobe et à donner un sens à la tragi-comédie que nous y jouons, mais à forcer notre jugeote avant que la trappe ne s’ouvre sous nos pieds. Faute de me consoler, les philosophes, de par leurs désaccords et, même, leurs inimitiés, m’ont permis de me réjouir du renoncement à tout comprendre de la vie et de douter des discours rassurants qu’on tient sur elle, ce qui, en aucun cas, n’a fait de moi un sage mais un amateur d’incertitudes.

***

Cette lassitude chronique que je ressens depuis toujours comme une fatigue d’être né et qui a déterminé mon être au monde n’est pas la paresse, mais la flemme. Je connais des paresseux mais leur mollesse n’a rien de pathologique. C’est une tendance commune à tous les mammifères mais à laquelle, chez l’humain, la perspective de l’enrichissement, du pouvoir, de la renommée, met fin. L’intérêt guérit de la paresse. En revanche, la flemme, du moins le cas qui m’affecte, demeure sans remède. Elle m’interdit ce genre d’opportunisme prôné par les sages anciens qui recommandaient aux candidats à la réussite d’être attentifs au bon moment qui se présente afin de le saisir et d’en tirer profit. Parce que tout me fait peine, je ne remplis que le premier point de cette doctrine. Je vois bien quand une aubaine s’offre à moi, mais je la laisse filer – tel un surfeur qui, au lieu de ramer avec énergie sur la vague qui lui donnerait tant de plaisir à glisser, la cède à un autre surfeur qu’il regarde s’éloigner vers le rivage debout et triomphant sur sa planche.

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Quand j’avais dix-sept ans, ma génération avait encore en mémoire Gatsby, Roquentin, Meursault, Lolita. Le personnage est mort – d’où le succès actuel de l’autofiction, récit minuscule où l’auteur a pris sa place.

samedi 16 mai 2015

Le problème Spinoza - Irvin Yalom - ****


Une manière intéressante d'introduire l'oeuvre de certains penseurs. Dans la même lignée que "Et Nietzsche a pleuré" et "La méthode Schopenhauer". Envie de lire maintenant le traité théologico-politique...



Quatrième
Le 10 mai 1940, les troupes nazies d’Hitler envahissent les Pays-Bas. Dès février 1941, à la tête du corps expéditionnaire chargé du pillage, le Reichsleiter Rosenberg se rue à Amsterdam et confisque la bibliothèque de Spinoza conservée dans la maison de Rijnsburg.

Quelle fascination Spinoza peut-il exercer, trois siècles plus tard, sur l’idéologue nazi Rosenberg ? L’œuvre du philosophe juif met-elle en péril ses convictions antisémites ? Qui était donc cet homme excommunié en 1656 par la communauté juive d’Amsterdam et banni de sa propre famille ? 

Le Dr Yalom aurait-il pu psychanalyser Spinoza ? ou Rosenberg ? Le cours de l’histoire en aurait-il été changé ? Dans la lignée de son bestseller Et Nietzsche a pleuré, ce nouveau roman d’Irvin Yalom, à la fois incisif et palpitant, nous tient en haleine face à ce qui fut de tout temps Le Problème Spinoza.



La force majeure - Clément Rosset - *****

Présentation:

« La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. La langue courante en dit là-dessus plus long qu’on ne pense lorsqu’elle parle de “joie folle” ou déclare de quelqu’un qu’il est “ fou de joie ”. Il n’est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
Mais c’est justement en cela que la joie constitue la force majeure, la seule disposition d’esprit capable de concilier l’exercice de la vie avec la connaissance de la vérité. Car la vérité penche du côté de l’insignifiance et de la mort, comme l’enseignait Nietzsche et l’enseigne aujourd’hui Cioran. En l’absence de toute raison crédible de vivre il n’y a que la joie qui tienne, précisément parce que celle-ci se passe de toute raison.
Face à l’irrationalisme de la joie, toute forme d’optimisme raisonné n’oppose que des forces débiles et dérisoires, qu’“ un misérable espoir emporté par le vent ” pour reprendre les termes de Lucrèce. Fût-il le plus parfait et le plus juste, il laisserait encore tout, ou presque, à désirer. En ces temps de prédictions volontiers catastrophiques, on se garde pourtant d’envisager la pire des hypothèses, – je veux dire celle d’un monde devenu, contre toute attente, absolument satisfaisant. Car ce serait là un monde dont personne au fond ne veut ni n’a jamais voulu : on pressent trop qu’aucun des problèmes qui font le principal souci de l’homme n’y trouverait de solution. C’est pourquoi ceux qui travaillent sans relâche à son avènement n’attendent en fait de leur labeur qu’un oubli momentané de leur peine, et rien de plus. Et on peut parier qu’ils montreraient moins d’ardeur à la tâche s’ils n’étaient soutenus par la conviction secrète que celle-ci n’a aucune chance d’aboutir. »
Clément Rosset

Miettes:

Il n’est aucun bien du monde qu’un examen lucide ne fasse apparaître en définitive comme dérisoire et indigne d’attention, ne serait-ce qu’en considération de sa constitution fragile, je veux dire de sa position à la fois éphémère et minuscule dans l’infinité du temps et de l’espace. L’étrange est que cependant la joie demeure, quoique suspendue à rien et privée de toute assise. C’est même là le privilège extraordinaire de la joie que cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allégrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection.

***

Qu’un sentiment quelconque ne puisse être validé par celui qui l’éprouve qu’à la condition d’intéresser bon gré mal gré tous ceux qui ne l’éprouvent pas, c’est là on le sait la règle éternelle du fanatisme ; fanatisme dont on remarquera qu’il se nourrit de cette pensée éminemment terroriste, quoique présentée depuis deux siècles comme éminemment libérale et progressiste, selon laquelle les hommes sont les « semblables » les uns des autres. Rien de plus fâcheux en effet, ni de plus dangereux d’ailleurs pour ceux qui en sont les apparents bénéficiaires, que cet aveu de similitude et de fraternité universelles : car, de ce que cet homme doit être tenu pour mon semblable, il s’ensuit nécessairement qu’il doit penser ce que je pense, estimer bon ce que j’estime être bon ; et, s’il se rebiffe, on le lui fera savoir de force. C’est pourquoi le fait de reconnaître en l’autre son semblable constitue toujours moins une faveur qu’une contrainte et une violence. C’est pourquoi aussi toute manifestation d’humanisme est virtuellement terroriste ; comme cette Déclaration des droits de l’homme et autres Immortels Principes qui ont eu toute latitude, depuis qu’ils ont été proclamés, de démontrer que, s’ils n’étaient peut-être pas immortels à la longue, ils pouvaient du moins se révéler à l’usage, et en attendant mieux, passablement meurtriers.

***

Ou bien la joie consiste en l’illusion éphémère d’en avoir fini avec le tragique de l’existence : auquel cas la joie n’est pas paradoxale mais est illusoire. Ou bien elle consiste en une approbation de l’existence tenue pour irrémédiablement tragique : auquel cas la joie est paradoxale mais n’est pas illusoire.

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Je dis donc que l’appoint de la joie est nécessaire à l’exercice de la vie comme à la connaissance de la réalité. Cependant, il existe une autre manière de s’accommoder de la réalité, – mais je viens de dire qu’elle était névrotique : c’est celle qui consiste à la nier ; ou, plus exactement, à en considérer les composantes malheureuses non comme inéluctables mais comme provisoires et sujettes à élimination progressive. Rien de plus fréquent on le sait, ni de plus moderne, que cette sorte d’accommodement avec le réel.

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L’homme de l’espoir est un homme à bout de ressources et d’arguments, un homme vidé, littéralement « épuisé » ; tel cet homme dont parle Schopenhauer dans un passage des Parerga et Paralipomena, qui « espère trouver dans des consommés et dans des drogues de pharmacie la santé et la vigueur dont la vraie source est la force vitale propre ». À l’opposé, la joie constitue la force par excellence, ne serait-ce que dans la mesure où elle dispense précisément de l’espoir, – la force majeure en comparaison de laquelle toute espérance apparaît comme dérisoire, substitutive, équivalant à un succédané et à un produit de remplacement.

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samedi 2 mai 2015

L'empire du bien - Philippe Muray - *****


Quatrième:

L'empire du bien triomphe: il est urgent de le saboter.

Miettes:

L’Empire du Bien reprend sans trop les changer pas mal de traits de l’ancienne utopie, la bureaucratie, la délation, l’adoration de la jeunesse à en avoir la chair de poule, l’immatérialisation de toute pensée, l’effacement de l’esprit critique, le dressage obscène des masses, l’anéantissement de l’Histoire sous ses réactualisations forcées, l’appel kitsch au sentiment contre la raison, la haine du passé, l’uniformisation des modes de vie. Tout est allé vite, très vite.

***

Des bénédictions pleuvent de partout. Les dieux sont tombés sur la Terre. Toutes les causes sont entendues, il n’existe plus d’alternatives présentables à la démocratie, au couple, aux droits de l’homme, à la famille, à la tendresse, à la communication, aux prélèvements obligatoires, à la patrie, à la solidarité, à la paix. Les dernières visions du monde ont été décrochées des murs. Le doute est devenu une maladie. Les incrédules préfèrent se taire. L’ironie se fait toute petite. La négativité se recroqueville. La mort elle-même n’en mène pas large, elle sait qu’elle n’en a plus pour longtemps sous l’impitoyable soleil de l’Espérance de Vie triomphante.

***

Le public est là, il attend, il espère des coups, des cris, il voudrait des événements. L’ennui guette, envahit tout, les dépressions se multiplient, la qualité du spectacle baisse, le taux de suicides grimpe en flèche, l’hygiène niaise dégouline partout, c’est l’Invasion des Mièvreries, c’est le grand Gala du Show du Cœur.

***

Penser « juste » est une sorte de science. Penser « juste », c’est penser bien, mais avec assez de virulence apparente pour que l’auditeur ou le lecteur ait l’impression que vous pensez seul, et surtout très périlleusement, contre de terribles ennemis, avec un courage inégalable.

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La litanie des bons sentiments, le catéchisme par lequel n’importe qui est désormais tenu de se présenter, remplace en fin de compte, et très avantageusement, la prière, si tant est que celle-ci, comme le soutenait Nietzsche, n’a été inventée par les grands fondateurs de religions que pour avoir la paix ; pour que les gens, pendant ce temps-là au moins, ne les emmerdent pas trop. Dressage, discipline. Occupation des mains, de l’esprit, des yeux… Amener les fidèles à répéter les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu ou à reprendre en chœur, devant l’écran, le chapelet des droits de l’homme, voilà d’excellentes mesures éducatives, bien adaptées à des moments précis, et différents, de l’histoire humaine ; et destinées à rendre tout le monde à peu près supportable, au moins quelque temps.

***

« Quand nous serons devenus moraux tout à fait au sens où nos civilisations l’entendent et le désirent et bientôt l’exigeront, écrivait Céline en 1933, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l’instinct de destruction. »

***

L’enfer contemporain est pavé de bonnes dévotions qu’il serait si agréable de piétiner. C’est un crime contre l’esprit, c’est une désertion gravissime de ne pas essayer, jour après jour, d’étriller quelques crapuleries. Les gens ne croient plus, dit-on, que ce qu’ils ont vu à la télé ? Ça tombe bien, la littérature a toujours été là, en principe du moins, pour démolir ce que tout le monde croit. S’il en existait encore une, s’il y avait encore des écrivains, au lieu d’« auteurs », au lieu de « livres », on pourrait peut-être se divertir.

***

Le Bien a toujours réponse à tout : à la fin les menteurs sont punis, le Paradis descend en plein désert, les maris infidèles perdent en même temps leur femme, leur maîtresse et leur boulot, c’est bien fait, ça leur apprendra. On s’était trompés sur toute la ligne : le Mal était soluble dans le sirop.

Lettres à Voltaire - Madame du Deffand - ***

Miettes:

Mais, monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l’avez-vous trouvée ? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs ; mais que mettez-vous à leur place ? Existe-t-il quelque chose de réel ? Tout n’est-il pas illusion ?

***

Votre dernière lettre (dont vous ne vous souvenez sûrement pas) est charmante. Vous me dites que vous voulez que je vous fasse part de mes réflexions. Ah ! monsieur, que me demandez-vous ? Elles se bornent à une seule : elle est bien triste ; c’est qu’il n’y a, à le bien prendre, qu’un seul malheur dans la vie, qui est celui d’être né. Il n’y a aucun état, quel qu’il puisse être, qui me paraisse préférable au néant. Et vous-même, qui êtes monsieur de Voltaire, nom qui renferme tous les genres de bonheur, réputation, considération, célébrité, tous les préservatifs contre l’ennui, trouvant en vous toutes sortes de ressources, une philosophie bien entendue, qui vous a fait prévoir que le bien était nécessaire dans la vieillesse ; eh bien, monsieur, malgré tous ces avantages, il vaudrait mieux n’être pas né, par la raison qu’il faut mourir, qu’on en a la certitude, et que la nature y répugne si fort que tous les hommes sont comme le bûcheron.
Vous voyez combien j’ai l’âme triste, et que je prends bien mal mon temps pour vous écrire ; mais, monsieur, consolez-moi ; écartez les vapeurs noires qui m’environnent.

***

Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également malheureuses, depuis l’ange jusqu’à l’huître ; le fâcheux, c’est d’être né, et l’on peut pourtant dire de ce malheur-là que le remède est pire que le mal.

***

Je charmerai ce soir M. Hume, en lui lisant votre lettre. Vous êtes content de ses ouvrages, vous le seriez de sa personne ; il est gai, simple et bon. Les esprits anglais valent mieux que les nôtres, c’est bien mon avis ; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif ; ils disent des vérités plus fortes que nous n’en disons ; mais ce n’est pas pour se distinguer, pour donner le ton, pour être célèbres. Nos auteurs révoltent par leur orgueil, leurs bravades ; et quoique presque tout ce qu’ils disent soit vrai, on est choqué de la manière, qui sent moins la liberté que la licence ; et puis ils tombent souvent dans le paradoxe et dans les sophismes, et c’est mon horreur. Jean-Jacques m'est antipathique, il remettrait tout dans le chaos ; je n’ai rien vu de plus contraire au bon sens que son Émile, rien de plus contraire aux bonnes mœurs que son Héloïse, et de plus ennuyeux et de plus obscur que son Contrat social.

***

Vos philosophes, ou plutôt soi-disant philosophes, sont de froids personnages : fastueux sans être riches, téméraires sans être braves, prêchant l’égalité par esprit de domination, se croyant les premiers hommes du monde, de penser ce que pensent tous les gens qui pensent ; orgueilleux, haineux, vindicatifs ; ils feraient haïr la philosophie.

***

Il n’y a plus de gaieté, monsieur, il n’y a plus de grâces. Les sots sont plats et froids, ils ne sont point absurdes ni extravagants comme ils étaient autrefois. Les gens d’esprit sont pédants, corrects, sentencieux. Il n’y a plus de goût non plus ; enfin il n’y a rien, les têtes sont vides, et l’on veut que les bourses le deviennent aussi. Oh ! que vous êtes heureux d’être Voltaire ! vous avez tous les bonheurs ; les talents, qui font l’occupation et la réputation ; les richesses, qui font l’indépendance.

***

Si c’est la philosophie qui donne le dégoût du monde, je suis une grande philosophe. Rien ne me retient ici, et je n’ai pour y rester d’autres raisons que celle de la chèvre : où elle est attachée, il faut qu’elle broute.

***

Où prenez-vous que je hais la philosophie ? Malgré son inutilité, je l’adore ; mais je ne veux pas qu’on la déguise en vaine métaphysique, en paradoxe, en sophisme. Je veux qu’on nous la présente à votre manière, suivant la nature pied à pied, détruisant les systèmes, nous confirmant dans le doute, et nous rendant inaccessibles à l’erreur, quoique sans nous donner la fausse espérance d’atteindre à la vérité ; toute la consolation qu’on en tire (et c’en est une), c’est de ne pas s’égarer, et d’avoir la sûreté de retrouver la place d’où l’on est parti. À l’égard des philosophes, il n’y en a aucun que je haïsse ; mais il y en a bien peu que j’estime.

***

Je regarde les ambitieux comme des fous, et les places qu’ils occupent comme des rôles qu’ils jouent bien ou mal. Je vois tout ce qui se passe du même œil que le verra la postérité ; j’y vois Voltaire, le seul bel-esprit de ce siècle, qui aurait dû y servir de modèle, dicter les règles du bon goût, et qui par facilité a protégé ceux qui le détruisent. J’y vois un tas de philosophes qui, parce qu’ils ne croient pas des fables, se persuadent être fort éclairés, et devoir être législateurs, mais dont la vanité, l’orgueil et la suffisance décréditent leur morale. Je pense quelquefois à la croyance qu’on doit donner à l’histoire, et à l’idée qu’elle peut donner des hommes dont elle parle ; ils pourraient bien peut-être avoir été semblables à ceux d’aujourd’hui. Enfin, pendant notre vie, nous sommes acteurs ou spectateurs ; la toile baissera bientôt pour nous ; vous pouvez y avoir du regret. Pour moi, mon cher, Voltaire, je n’y en aurai point ; j’ai trop vu le derrière des coulisses. Une seule chose pourrait attacher à la vie : ce serait de véritables amis, et c’est ce qui n’existe point.

vendredi 1 mai 2015

Le principe - Jérôme Ferrari - *****


Magnifique...


Miettes:


Vous parliez à votre mère de la musique lointaine des choses essentielles, vous vous plaigniez que votre vie ressemblât à un chemin poussiéreux, tracé dans la laideur d’une contrée aride et, sans votre travail, votre immense solitude eût été absolue. Mais elle ne l’était pas. Il vous fallait participer à des débats gigantesques, inépuisables, qui vous permettaient d’échapper à la fois à votre mélancolie et à tout ce qui vous dégoûtait dans la vie publique, que vous ne preniez pas au sérieux parce qu’il vous était impossible de croire que les forces de la bêtise fussent infiniment supérieures à celles de la raison. Si vous étiez naïf, c’était peut-être de rêver que le monde de la politique devrait en fin de compte obéir aux mêmes règles aristocratiques que le monde de la science dans lequel les luttes les plus acharnées n’admettaient pas d’autres armes que les arguments et constituaient encore des témoignages de respect et d’amitié. Vous pensiez qu’une cause qui n’est défendue que par la violence, le mensonge et la calomnie fait ainsi l’aveu de sa propre faiblesse, et vous aviez raison – mais vous n’imaginiez pas le pouvoir de la faiblesse, de l’humiliation, du ressentiment et des peurs abjectes. Quelque chose de raffiné et de pourri viciait l’air que vous respiriez mais vous ne le sentiez pas ; vous conversiez fraternellement avec des hommes de toutes nationalités qui se faisaient de ce qui est essentiel la même idée que vous, vous passiez d’un pays à l’autre, d’une université à l’autre, en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, comme si la vaste Athènes contemporaine dans laquelle vous viviez avait effacé les frontières, vous bondissiez joyeusement sur le pilier d’angle d’une terrasse, au Japon, et Dirac, terrorisé à l’idée que vous alliez basculer dans le vide d’un instant à l’autre, vous regardait vous y tenir debout, en équilibre, les mains nonchalamment enfoncées dans les poches de votre pantalon, impassible et joyeux, devant le grand ciel clair.

***

Quant à lui, il lui était indifférent de mourir.
Vous avez essayé de lui parler, la guerre finirait, le monde serait encore là, un monde différent, ce ne serait sans doute pas un monde meilleur mais il aurait besoin que des hommes de bonne volonté survivent pour faire au moins en sorte qu’il ne devienne pas pire que celui-ci, c’était une tâche utile, nécessaire, certaines choses méritaient d’être sauvées du néant, il secouait tristement la tête, vous aviez beau insister, il ne vous croyait plus, toutes les paroles d’espoir lui semblaient répandre une puanteur insupportable, celle du mensonge et de l’illusion, et il souffrait terriblement, car les effets du poison de la vérité sont d’abord douloureux, on songe avec nostalgie à la douceur perdue des rêves d’avenir qu’on ne fera plus jamais, aux délices du mensonge et de l’illusion dont on ne supporte plus la puanteur après s’être si longuement enivré de leur parfum délicat, aux promesses d’amour auxquelles on ne peut plus croire, mais, quelques mois plus tard, quand le poison a desséché jusqu’à la racine de la vie, il n’y a plus de nostalgie, plus de souffrance, seulement l’incomparable quiétude du désespoir, et Hans Euler vous écrivait depuis la Grèce pour vous parler seulement du ciel bleu, de la mer vineuse et du goût des oranges.

***

Tout doit être transfiguré par le mensonge.
Nous ne sommes pas le maître de Delphes, qui ne dit ni ne cache rien. Notre parole est seulement humaine. Elle ne peut que révéler imparfaitement le monde ou l’enfouir sous le mensonge – et elle atteint alors sa perfection.

***

Rien ne peut sauver de la solitude l’homme qui ne rencontre plus que lui-même. C’est ainsi. Ce monde qui nous prolonge et nous reflète est plus terrifiant, plus étranger, plus hostile que ne le fut jamais la nature sauvage et moi, je n’y peux rien.

lundi 30 mars 2015

Faits divers - Clément Rosset - ***

Un recueil de textes hétéroclites et inégaux, mais on retrouve avec plaisir l'humour, la finesse et l'intelligence de Clément Rosset.

Quatrième:
Gilles Deleuze, les vampires, Emil Cioran, Samuel Beckett, le dandysme, Friedrich Nietzsche, Raymond Roussel, Casanova, Arthur Schopenhauer, Jean-Luc Godard, Goscinny & Uderzo, Jean-Paul Sartre, Hugo von Hofmannsthal. Le réel, le double, l'illusion, le tragique, la joie, la musique, la philosophie, la politique, le péché, l'enseignement. Faits divers sont les miscellanées de Clément Rosset : le répertoire désordonné et jubilatoire de ses passions et de ses dégoûts, de ses intérêts et de ses bâillements, de ses tocades et de ses coups de sang ainsi que de la prodigieuse liberté de ton et de pensée avec laquelle il les exprime et les pense. Un des philosophes, un des écrivains les plus singuliers de notre temps revisite les coulisses de son oeuvre. Et vous êtes invités

samedi 28 février 2015

Dictionnaire chic de philosophie - Frédéric Schiffter - ****

Présentation:
De A comme Aliénation ou Amour jusqu’à W comme Woody (Allen) , dont il apprécie l’art et la pensée, en passant par D comme Devoir de mémoire ou N comme Nihilisme, Frédéric Schiffter revisite les figures imposées de la philosophie, qu’il confronte à sa Weltanschauung dandy, mêlant entrées classiques ou buissonnières.
On y trouvera tout aussi bien des réflexions parfois polémiques sur l’existentialisme, Guy Debord ou Michel Onfray, que des concepts plus inattendus et chers à l’auteur, tels que le « blabla », le « gnangnan », le « cafard » ou l’« anarchisme franchouillard ». Un portrait de Schopenhauer voisine avec une citation de Cioran et l’évocation des jeunes femmes en bikini.
Dans la lignée de Philosophie sentimentale (prix Décembre 2010) et du Charme des penseurs tristes, Frédéric Schiffter, écrivain tout autant que philosophe, partage ses passions et ses lecture dans ce dictionnaire stylé, tout à la fois pensif et jouissif, qui a tout du gai savoir.

Quelques miettes:


ANANTHROPE : Terme que j’ai inventé pour moi. Formé à partir du grec anthropos, qui désigne l’humain, et du préfixe an, qui exprime une négation. De même qu’il ne croit pas en Dieu, l’ananthrope est un homme qui ne croit pas en l’homme – au contraire de bon nombre d’athées.

*

L’anarchiste sentimental ne se syndique pas, ne lance pas de bombes, ne sabote rien. Il se contente d’observer le manège social des humains, le regard à la fois amusé et triste.

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« Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut qu’il plaisantait et on l'applaudit. Il insista et les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »

*

Dans quel roman de Kundera trouve-t-on le néologisme « papaïsé » ? L’héroïne, une belle trentenaire, sûre de son pouvoir de séduction, se rend compte que les hommes ne la regardent plus dans la rue. Elle s’en alarme, croyant qu’elle devient laide. Or, elle comprend que telle n’est pas la raison. En réalité, un changement, pour ne pas dire un cataclysme, s’est produit insensiblement dans la société. Les hommes qu’elle croise sur les trottoirs ne se baladent plus les mains dans les poches et le regard à l'affût, mais poussent des landaus ou portent sur leur ventre, dans des sacs kangourous, un mioche tout en donnant la main à un autre. Et, bien sûr, comme cette marmaille plus ou moins agitée mobilise leur attention, ils ne peuvent plus apprécier le galbe d’un mollet ou d’un fessier féminin et leurs yeux sont vidés de cette bonne vieille concupiscence, qui était souvent lourde, mais, au fond, plutôt flatteuse. Le mâle ainsi « papaïsé » est l’homme publiquement domestiqué, mais qui s’imagine compenser le déficit narcissique causé par sa situation sociale. Chômeur ou employé méprisé dans sa vie ordinaire, il se rabat sur la paternité, rôle dont personne, croit-il, ne contestera la grandeur. « J’aime mes enfants et je le montre en les trimbalant partout, c’est dire comme je suis un homme bien, capable de renverser les vieilles valeurs du machisme. » Ajoutons à cela son obéissance à l’ordre de « partager dans le couple » les tâches de pouponnage, et voilà comment la papaïsation, ou la bonnefemmisation, devient un atour de modernité plaqué sur une servitude.

*

« Comment des gens comme nous, qui fuient comme la peste les positions officielles, peuvent-ils avoir leur place dans un “parti” ? Que nous importe un "parti" à nous qui crachons sur la popularité, à nous qui commençons à ne plus savoir où nous en sommes dès que nous nous mettons à devenir populaires ? Que nous importe un parti, c'est-à-dire une bande d’ânes qui ne jurent que par nous parce qu'ils nous considèrent comme leurs égaux ? »

*

Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? A ces questions que Kant présentait comme étant celles, éternelles, de la philosophie, Montaigne répondit deux siècles plus tôt : Rien. Sa lucidité s’accommodait des ténèbres que les Lumières ne sont jamais parvenues à dissiper.

*

Quand on me cherche des noises et que je ne riposte pas, je m’en veux pour ma faiblesse. Même chose quand je riposte.

*

Les dieux nous font souvent des blagues de ce genre. Ils chatouillent notre mémoire. Ils prennent plaisir à nous voir nostalgiques, spectateurs désarmés des images de notre passé qui ternit au fil des années. C’est pourquoi ils ont soufflé aux mortels l’invention de la photographie et du cinéma – afin que les chatouilles soient des déchirements.

*

Le « gnangnan » qualifie une forme d’altruisme dont le ressort est l’indignation mêlée de sensiblerie contre une forme de tragique frappant les foules humaines et rebaptisée le « Mal » (terrorisme, catastrophe naturelle, guerre civile, épidémie…). Donnant lieu à bien des « blabla » moraux, politiques, religieux, médiatiques, le gnangnan permet aux individus tournés en temps ordinaire vers l’hédonisme égoïste et consumériste de se sentir bons, justes et indispensables – du côté du bien.

*

On voit par ces exemples ce qu’est un intellectuel : un va-de-la-gueule assuré d’être du côté du Vrai, du Bien, du Juste, et qui ne rate jamais une occasion de s’autoentarter en ramenant sa science et sa morale – à rebours du penseur ou de l’écrivain qui se range à l’avis de Ludwig Wittgenstein selon quoi « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». 

*

Enfin, quand, dans une assemblée de philosophes affairés à défendre la grandeur humaine, je ne résiste jamais au plaisir de lancer cet aphorisme de Cioran : « L’homme est un gorille qui a mal tourné. » L’histoire ? L’épopée sanglante de nos gesticulations.

*

L'otium, vanté notamment par les cyrénaïques, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, est le temps à soi mis à profit pour l’étude, la réflexion, mais aussi pour les plaisirs de l’amour, de l’amitié, de la lecture, de l’écriture. Il se situe hors du tumulte du negotium, c’est-à-dire des affaires et des occupations serviles. S’il s’oppose au travail, l'otium, « le » loisir, n’a rien à voir avec « les » loisirs. Les loisirs sont la continuité du negotium : qu’il s’agisse du football, ou autres sports médiatisés, des voyages organisés, les fêtes de ceci ou de cela, toutes ces agitations sont si intenses et si planifiées que les gens s’abrutissent. On peut appliquer aux loisirs ce que Nietzsche disait du travail, à savoir qu’ils sont « la meilleure des polices » et entretiennent la vulgarité et le grégarisme.


mercredi 11 février 2015

La tentation nihiliste - Roland Jaccard - *****

Quatrième de couverture:

La lecture de L'exil intérieur m'a donné envie de me replonger dans les oeuvre de RJ. Des retrouvailles délicieuses.

Quatrième:
Philosophie radicale que celle du nihilisme : elle refuse de composer. Elle rêve d’une euthanasie planétaire. Mais elle en rêve avec malice, comme si elle voulait encore mesurer l’étendue du désastre. Et il lui arrive parfois, face à ses rêveries apocalyptiques, d’éclater d’un rire homérique : il serait trop beau, pour nous autres, cloportes en délire, d’en finir. Non, le spectacle doit se poursuivre avec les mêmes acteurs amnésiques mimant la même comédie du bonheur, récitant les mêmes inepties devant la même salle assoupie. Quand le dégoût nous saisit, la tentation nihiliste n’est plus très loin.




Miettes :

Et la joie de mettre au monde des enfants ? Laissons Thomas Bernhard répondre : « Les gens se trompent quand ils croient qu’ils mettent au monde des enfants. Ils accouchent d’un aubergiste ou d’un criminel de guerre suant, affreux, avec du ventre, c’est celui-là qu’ils font naître, pas des enfants. Alors les gens disent qu’ils vont avoir un petit poupon, mais en réalité ils ont un octogénaire qui pisse de l’eau partout, qui pue et qui est aveugle et qui boite et que la goutte empêche de bouger, c’est celui-là qu’ils mettent au monde. Mais celui-là, ils ne le voient pas, afin que la nature puisse se perpétuer et que le même merdier se poursuive à l’infini. »

-oOo-



Et si nous sommes encore tentés d’opposer à l’inéluctable notre incrédulité, écoutons ce riche commerçant oriental raconter comment il envoya son serviteur acheter les provisions de la journée avant de le voir revenir, pâle comme un linceul : « Maître, s’écria l’homme, j’ai croisé l’Ange de la Mort au marché et il m’a lancé un regard qui m’a terrifié. Oh, Maître, prête-moi un cheval afin que je fuie à Samarcande ! »
Le commerçant céda aux suppliques de son serviteur, lui prêta un cheval et se rendit lui-même au marché. Il y rencontra l’Ange de la Mort. « Pourquoi, lui demanda-t-il, as-tu effrayé mon serviteur ? Il m’a raconté que tu lui as lancé un regard qui l’a glacé de terreur. – J’en suis désolé, lui répondit l’Ange de la Mort. Il est vrai que je l’ai observé avec curiosité, mais c’était dans ma surprise de le voir là, car j’ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarcande. »

-oOo-

Révélateur est notre comportement face à l’image que nous renvoie notre miroir ; attendris et confiants, nous pouvons lui sourire comme à un vieux complice ; circonspects et craintifs, la redouter ; moqueurs, la tourner en dérision ; mais jamais lui être indifférents, car elle reflète le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes.
Se regarder dans la glace, c’est accepter une confrontation, parfois intolérable, avec ce que le temps et nos émotions y ont gravé ; c’est souvent se heurter à un inconnu qui soumet notre narcissisme à de douloureuses épreuves. C’est se souvenir que, passé un certain âge, nous sommes les sculpteurs de notre propre visage. Nous y lisons nos lâchetés, notre cupidité, nos effrois, nos vices, et, à l’instar de Dorian Gray, nous lacérerions volontiers cet impitoyable portrait de nos faiblesses. Mais nous n’en faisons rien, et nous traitons de fêlés ceux qui, devant le miroir ébréché de leur intimité avec eux-mêmes, se livrent à une comédie pathétique.

-oOo-

Et si la bonne voie était celle du nihilisme véritable ? Non seulement le refus de toute transcendance, la négation de Satan aussi bien que de Dieu, mais aussi, mais surtout, l’ironie, le doute, l’impossibilité de s’arrêter à une conception du monde, la mobilité incessante des interprétations, la persuasion intime et tranquille que l’existence n’a pas de sens, qu’elle est foncièrement inutile et inintelligible, et que pour nous autres, rescapés éphémères, finir ici ou plus loin est également dérisoire…
Comme l’écrivait Virginia Woolf : « Il faut que je m’oblige à regarder en face cette vérité tangible qu’il n’y a rien… rien pour personne. Travailler, lire, écrire, ne sont que des faux-semblants, ainsi que les relations avec les gens. Oui, même avoir des enfants n’arrangerait rien. »

vendredi 16 janvier 2015

Ma vie et autres trahisons - Roland Jaccard - ***

Quatrième de couverture:

« Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir toujours été. Cette foutue tendance à embellir le passé. Mais c’est vrai, il est arrivé, parfois, que ma vie tienne ses promesses qui étaient de ressembler à Hollywood. Et puis, petit à petit, les étoiles ont disparu de ma galaxie et je me suis retrouvé seul dans ce café parisien, face à l’église Saint-Sulpice, avec un stylo-feutre et une feuille de papier. Un thé sur une table en formica et quelques biscuits. Ce n’est pas rien, me direz-vous. Et vous ajouterez : surtout ne me racontez pas votre vie. Cela tombe bien, je n’en avais pas l’intention. » RJ.







Miettes :

Nos existences n’étaient-elles pas une suite de trahisons ? Trahisons de nos idéaux, trahisons de nos amis, trahisons des femmes que nous croyions aimer pour la vie… et j’en passe. Vivre, c’est trahir. Nous sommes tous des Judas en puissance et sans doute ne peut-on persévérer dans l’existence, comme les serpents, qu’en changeant régulièrement de peau. Le jour où cette possibilité nous est refusée ou celui où nous ne la saisissons plus, nous signons notre fin. Ce n’est peut-être pas la mort, mais cela y ressemble fort.

-oOo-

Après chaque exercice d’autodénigrement, me revient en mémoire l’histoire de ces deux rabbins traversant Manhattan dans un taxi. Ils n’échangent pas un mot. Au bout d’un quart d’heure, le premier baisse la tête et clame : « Je ne suis rien. » Un quart d’heure plus tard, le second soupire : « Moi non plus, je ne suis rien. »
Interloqué, le chauffeur de taxi, un Noir, les interpelle : « Si vous n’êtes rien, moi alors je suis moins que rien. » Les deux rabbins se regardent et s’écrient ensemble : « Pour qui il se prend, celui-là ? »

-oOo-

Comment faites-vous pour tenir ? Pour vous réjouir d’être là, encore vivants ? À moins que, comme moi, vous ne fassiez semblant. Simuler un bonheur qu’on n’éprouve pas est encore la meilleure recette pour éviter les emmerdements. Pour ce qui est de donner le change, je ne suis pas plus maladroit qu’un autre. Mais comme les autres ne s’intéressent pas plus à moi que je ne m’intéresse à eux (jadis, peut-être), le tour est vite joué.

-oOo-

Remarque: 
On retrouve ici la veine de L'âme est un vaste pays.

lundi 5 janvier 2015

L'exil intérieur - Roland Jaccard - ****

Présentation:

Il y a près d’un siècle, Nietzsche comparait l’humanité de demain à une plage de sable ; tous les humains, disait-il, seront très égaux, très ronds, très conciliants, très ennuyeux. La prophétie nietzschéenne s’est réalisée. Ultime figure de l’histoire, le petit-bourgeois s’étend planétairement. Sur-contrôlé de l’extérieur, auto-contrôlé de l’intérieur, décorporalisé, désexualisé, hyper-normalisé, l’homme de la modernité, quoi qu’il en ait, sera de plus en plus l’image même de l’homme administré coulant une existence paisible dans des sociétés d’abondance totalitaires – sans jamais prendre conscience que si ses besoins y sont satisfaits, c’est au détriment de sa vie même. Dans cet essai au ton vif et personnel, Roland Jaccard a tenté de tracer le portrait psychologique de l’homme de la modernité. Et de préciser le rôle que jouent les employés de la santé mentale (psychologues, psychothérapeutes, psychiatres…) dans la vaste entreprise de normalisation des conduites indispensable au bon fonctionnement de nos modernes médiocraties anonymes.

Miettes :

L’homme de la modernité est effectivement un homme faible, désarmé, comme châtré. Isolé, également. Il est l’homme de la technologie froide et des affects morcelés ; l’homme de l’exil intérieur. Schizoïde hors des murs de l’hôpital psychiatrique ; schizophrène à l’intérieur de ces murs.

-oOo-

Ce sera, c’est déjà, l’ère des grandes termitières où chacun sur l’échiquier réglé jouera avec la dernière énergie qui lui reste [...] son rôle de réactionnaire, centriste, révolutionnaire ordonné ou gauchiste désordonné dans un monde sans alternative où tout sera devenu critiquable et où la prolifération des utopies assurera de manière commode et anodine le bon fonctionnement des institutions existantes.

-oOo-

L’homme de la modernité se vit à travers ses troubles ; s’il les revendique comme son bien le plus précieux, sa production la plus personnelle, la plus authentique (la normalité est une valeur en baisse), il en rejette simultanément la responsabilité sur les autres : la famille, l’école, le travail, la société. Il les assume mal. Les défaillances sexuelles, les insomnies angoissées, le sentiment d’être étranger, bizarre, ailleurs ou simplement inférieur le conduisent chez le psychothérapeute, dernier recours individuel (il y a bien sûr les recours collectifs : politiser sa névrose) de sa détresse subie, jouée ou inventée.

-oOo-

Remarque:
Ouvrage plus psychanalytique. Des réflexions sur l'homme de la modernité toujours d'actualité. 

samedi 3 janvier 2015

Topologie du pessimisme - Roland Jaccard - ***


Quelques miettes:

Tous ceux qui feignent de s’intéresser à autrui pour d’autres motifs que narcissiques ou sexuels, méritent quolibets et sarcasmes. Au lieu de cela, l’humanité, dans sa fragile désespérance, tresse des couronnes de lauriers aux charlatans qui assurent œuvrer pour elle.

Roland Jaccard - Topologie du pessisme


Dieu arpente son bureau, lorsqu'il aperçoit de sa baie vitrée le diable traînant derrière lui une vieille caisse. Intrigué, Dieu appelle son majordome et lui demande : « Qu’y a-t-il dans cette caisse ? » Ce dernier lui répond : « Un homme et une femme. » Dieu, désemparé, consulte ses dossiers et, soudain, se souvient : « Ah oui… cette expérience ratée. Est-ce qu'ils vivent toujours ? »

Roland Jaccard - Topologie du pessisme

vendredi 10 octobre 2014

La poétique de l'espace - Gaston Bachelard - ****



Il y aura toujours plus de choses dans un coffret fermé que dans un coffret ouvert. La vérification fait mourir les images. Toujours, imaginer sera plus grand que vivre.
Gaston Bachelard - La poétique de l'espace

samedi 13 septembre 2014

L'ecclésiaste - *****

Lu après Philosophie sentimentale de Schiffter. Je n'aurais jamais cru adhérer autant à un texte biblique.

Quatrième:
Rédigé en hébreu quelque deux siècles avant Jésus-Christ, le Cohélet - ou l'Ecclésiaste - a toujours fasciné philosophes, théologiens et poètes. Nombre de ses aphorismes sont passés dans le langage commun : "Un temps pour tout", "Rien de nouveau sous le soleil", "Vanité des vanités" ... Inscrit dans l'Ancien Testament, L'Ecclésiaste demeure un texte énigmatique dont le caractère religieux n'est pas évident. Ernest Renan en propose une des plus belles traductions qu'il fait suivre d'une étude sur l'âge et le caractère du livre. "Il suffit de lire les autres Ecclésiastes pour s'apercevoir que la traduction de Renan est de loin la plus limpide, la plus concise et la plus belle."



Extrait:
Vanité des vanités, disait Cohélet ; vanité des vanités ; tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève ; le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever de nouveau. Tantôt soufflant vers le sud, ensuite passant au nord, le vent tourne, tourne sans cesse, et revient éternellement sur les cercles qu’il a déjà tracés. Tous les fleuves se jettent dans la mer, et la mer ne regorge pas, et les fleuves reviennent au lieu d’où ils coulent pour couler encore.
Tout est difficile à expliquer ; l’homme ne peut rendre compte de rien ; l’œil ne se rassasie pas à force de voir ; l’oreille ne se remplit pas à force d’entendre.
Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui est arrivé arrivera encore. Rien de nouveau sous le soleil. Quand on vous dit de quelque chose : « Venez voir, c’est du neuf », n’en croyez rien ; la chose dont il s’agit a déjà existé dans les siècles qui nous ont précédés. Les hommes d’autrefois n’ont plus chez nous de mémoire ; les hommes de l’avenir n’en laisseront pas davantage chez ceux qui viendront après eux.
L'ecclésiaste - (Trad E. Renan)


jeudi 29 mai 2014

Lettre à Ménécée - Epicure - ***

« Celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus. Mais la multitude tantôt fuit la mort comme le pire des maux, tantôt l’appelle comme le terme des maux de la vie. Le sage, au contraire, ne fait pas fi de la vie et il n’a pas peur non plus de ne plus vivre : car la vie ne lui est pas à charge, et il n’estime pas non plus qu’il y ait le moindre mal à ne plus vivre. »
Epicure, Lettre à Ménécée, 125-126

Oui, pas de problème, mais qu'en est-il de la mort des autres ?

vendredi 4 avril 2014

Logicocomix - Doxiadis & autres - *****

Excellente BD sur la vie de Bertrand Russel et à travers elle sur la recherche des fondements des mathématiques.
Cette BD a ceci de particulier qu'elle mets aussi en scène les créateurs de la BD et nous fait part de leurs interrogations quant à la construction du récit.
On y croisera entre autres : Wittgenstein, Whitehead, Frege, Gödel, Poincaré...
Très enrichissant pour quelqu'un qui, comme moi, n'y connaissait pas grand chose en histoire de mathématiques.

mercredi 12 février 2014

Comment vivre ? - Sarah Bakewell - *****


Travail respectueux de l'oeuvre de Montaigne, le découpage par "questions" offre un éclairage intéressant sur certaines problématiques

Quatrième:
Une vivante et remarquable introduction à l'oeuvre de Montaigne, à la fois érudite et accessible à tous.
Selon une démarche à la fois chronologique et thématique, Sarah Bakewell nous convie à un voyage riche en anecdotes savoureuses dans ce qui a à la fois inspiré et nourri la rédaction des Essais : la vie personnelle du penseur et les événements qui ont marqué son temps. En vingt chapitres, qui sont autant de réponses à la question Comment vivre ?, au fil de ce qui semble une conversation improvisée, on découvre ainsi le philosophe et le chrétien, l'homme solitaire et l'homme politique, mais aussi le voyageur, dans un monde rythmé par les guerres de religion, la dureté et la mort.
Avec une grande érudition mais aussi une grande clarté, elle restitue ainsi l'essentiel des textes et des intuitions du philosophe. Les Essais y sont exploités comme un guide pour se connaître soi-même, dans toute leur dimension pragmatique, et comme une quête de la meilleure manière de composer sa vie et de l'élever à la hauteur d'une oeuvre d'art.