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mercredi 18 mai 2016

Les derniers jours de Stefan Zweig - Laurent Seksik - ****

Le 22 février 1942, exilé à Pétropolis, Stefan Zweig met fin à ses jours avec sa femme, Lotte.

Le geste désespéré du grand humaniste n'a cessé, depuis, de fasciner et d'émouvoir. Mêlant le réel et la fiction, ce roman restitue les six derniers mois d'une vie, de la nostalgie des fastes de Vienne à l'appel des ténèbres. Après la fuite d'Autriche, après l'Angleterre et les États-Unis, le couple croit fouler au Brésil une terre d'avenir. Mais l'épouvante de la guerre emportera les deux êtres dans la tourmente - Lotte, éprise jusqu'au sacrifice ultime, et Zweig, inconsolable témoin, vagabond de l'absolu.

Miettes :

Son existence reposait sur les étagères de la bibliothèque. Sa vie était entre deux planches.

***

On ne parlait pas du lendemain. L’avenir n’était nulle part en ce lieu. Le présent lui-même avait quelque chose d’irréel. Ils étaient là, tous deux, comme dix années auparavant, mais sur l’enseigne du café quelques lianes venaient s’enrouler. Des cris de singe parvenaient depuis la forêt voisine. Non, ce n’était pas Vienne. Ils n’étaient pas au Café Central ni au Café Museum. Pétropolis avait des allures de ville fantôme et eux des figures de spectres. Il n’aurait pas été surprenant de voir soudain les arbres autour d’eux se mettre en mouvement, les montagnes se déplacer. Et soudain les ténèbres couvrir la terre et le ciel.

***

Seul peut goûter la joie de contempler le monde
Celui qui plus rien ne désire…
Jamais la vue n’est plus étincelante et libre
Qu’à la lumière du couchant.

lundi 18 avril 2016

Philosophie sentimentale - Frédéric Schiffter - *****

Quatrième:
"Un philosophe peut m´instruire ou m´éclairer, mais son oeuvre n´exerce sur moi aucun charme si en filigrane de ses concepts, de ses thèses, de ses arguments, je ne perçois pas le récit d´un chagrin personnel. Sous le masque du cérébral, j´aime deviner l´orphelin, l´amoureux, l´abandonné, le déclassé, le décalé - l´« animal malade ». Les auteurs que je cite dans ces pages, en exergue de chaque chapitre, n´appartiennent pas à une même sensibilité intellectuelle ou littéraire. Si, cependant, leurs pensées m'accompagnent depuis longtemps et me reviennent à l´esprit comme des refrains, sans doute est-ce parce que j´y entends une semblable tonalité mélancolique. Que j´aie à m´en féliciter ou à m´en blâmer, c´est à Schopenhauer, mais aussi à Nietzsche, Pessoa, Proust, l´Ecclésiaste, Chamfort, Montaigne, Freud, Rosset, Ortega y Gasset, que je dois ma vocation de philosophe sentimental."

Miettes :

Notre savoir n'est autre que ce que notre pensée parvient à saisir du chaos avec le moins de confusion possible. Entre une croyance et une vérité, il n'y a pas une différence de nature mais de degré de précision — raison pour laquelle Montaigne en appelle pour lui-même à un gai savoir comme à une docte ignorance.

***

Autant n’ai-je rien à reprocher aux universitaires qui se contentent d’enseigner avec compétence ce qu’ils savent, autant je me braque contre certains d’entre eux qui se recyclent dans le commerce de sagesses – faisant accroire à un public semi-cultivé en quête de supplément d’âme qu’ils détiennent les recettes d’une vie heureuse et réussie.

***

Nulle méditation accompagnée de la décision de nous changer ne transfigureront notre caractère, c’est-à-dire les plis pris par notre âme depuis notre naissance et inscrits en elle comme de profondes scarifications. Tels qu’en nous-mêmes la vie nous fige et l’âge nous ossifie. Quant au bonheur, comme l’indique l’étymologie, il nous tombe dessus comme le malheur. Il est une factualité. Nul mortel n’est une providence pour lui-même. Stoïciens, épicuriens, spinozistes, et d’autres, se montrent plus superstitieux que le vulgaire à qui ils reprochent d’en appeler aux dieux afin qu’ils lui accordent la félicité. Au contraire du malheur, le bonheur ne laisse pas de traces mais des souvenirs qui viennent nous seriner la complainte des regrets. La sagesse relève de la croyance.

***

 Toute liesse me fait injure. Je regarde avec dédain les enthousiastes, les partants, les motivés. Avec une certaine crainte, aussi. Les optimistes excellent à remplir les bagnes et les cimetières. Cela signifie-t-il que je n’aime pas les gens qui aiment la vie ? Je fuis les inconscients qui ne veulent pas voir qu’ils ne jouissent que d’une existence conditionnelle et que la mort est indifférente à leur amour de la vie.

***

En tant que secteur avancé de l’industrie, mais surtout de la consommation, les loisirs, en s’inscrivant dans le prolongement du travail des esclaves et en occupant une place de plus en plus importante dans leur emploi du temps, consument, pour parler comme Nietzsche, « une extraordinaire quantité de force nerveuse » et la soustraient « à la réflexion, à la méditation, à la rêverie », « mettent constamment sous les yeux des buts mesquins et des satisfactions faciles et banales » ; si bien que, dans une société où les néo-esclaves cherchent à s’amuser coûte que coûte et en permanence, la barbarie l’emporte sur la civilisation, ou, si l’on préfère, la vulgarité sur le goût.

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L’ennui, avec les bavards, c’est qu’ils n’ont aucun talent pour la conversation. C’est par faiblesse plus que par civilité que, trop souvent, nous supportons leur présence – qu’ils soient, d’ailleurs, des amis ou des proches.

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 Il en va de la tristesse du deuil comme des pulsions refoulées : refouler ne veut pas dire extirper de soi. Plus je l’enfouissais pour faire bonne figure et jouer chaque jour le rôle que l’on doit jouer dans la comédie humaine, plus elle fit corps avec mon âme et finit par muter en ennui – un ennui qui n’est ni la satiété résultant de la jouissance de quelque bien ou situation désirés, ni le vertige du désœuvrement, mais une humeur qui me fait voir le manège du « monde » comme une mécanique foutraque et déglinguée de Tinguely et les faits et gestes des humains comme des gesticulations d’automates loufoques et effrayants.

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Ainsi les gens les plus sensés s’abîment-ils dans la folie ordinaire de la croyance au monde. Même s’ils se passent de Dieu, ils se figurent appartenir à un Tout formé des deux cercles concentriques d’un ordre naturel et d’un contexte humain soumis à un Progrès. D’où leur implication fébrile et enthousiaste en son sein où point n’est besoin pour eux de reprendre place puisque nul chagrin ne les en a délogés et où ils peuvent donner le cours le plus libre à leur activisme existentiel.

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Je m’effraie du dynamisme et du sérieux avec lesquels mes semblables persévèrent dans l’agitation, comme s’ils pensaient participer à je ne sais quelle mission transcendante, stimulés par le désir d’atteindre à un but mystérieux.

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La moindre obligation sociale me lasse avant même que j’y sacrifie et m’irrite si elle s’éternise. À peine suis-je en société que le vide me manque. Rien ne m’est plus insupportable que la présence de bonshommes et de bonnes femmes pétant d’optimisme et embesognés à « avancer dans la vie » alors que, au bout de leur trajectoire, leur tombe, déjà ouverte, les attend.

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Même si je n’ouvre pas le livre que j’ai avec moi, sa présence me rassure. Je tiens là, à portée de main, un ami prêt à me faire franchir à tout moment la ligne de démarcation qui sépare la zone de la vie sans l’esprit, occupée par les forces de la bêtise, de la vulgarité ou de la platitude, de la zone libre où l’esprit circule de l’imaginaire à l’intelligence.

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Il n’y a que dans le décor où se démènent mes semblables avec le plus grand sérieux que je me sens exilé. Certes, j’exécute les mêmes gestes qu’eux, je m’adresse à eux dans leur langue, mais cela me coûte un effort, le même que celui que j’aurais à faire si j’étais perdu en un pays qui n’est pas le mien.

***

Simplement, il existe deux manières de vivre avec ce sentiment. D’une part, il y a le grand nombre des pessimistes malheureux que l’inexistence du monde terrorise tant qu’ils se convertissent à l’optimisme du salut et gobent les bluffs éthiques – tous ces discours qui leur font miroiter une vie bonne, réussie, authentique, béate, réconciliée avec la mort, la vieillesse, la douleur et l’échec. D’autre part, il y a le petit nombre des pessimistes heureux, qui, eux, volens nolens, s’accommodent du pire et prennent parfois le parti d’en rire – car ils ont ce sens de l’insignifiance que l’on appelle l’humour. Naturellement, quand ils philosophent, les pessimistes heureux s’avèrent décevants aux yeux de la foule des pessimistes malheureux pour ne lui délivrer aucun message de consolation ni rien de significatif sur la meilleure façon de vivre. Ils aggravent leur cas quand ils évoquent ce dont personne ne veut entendre parler, à savoir le néant de tout. C’est le cas de Schopenhauer.

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Le sage spinoziste est un scientifique ; le sage schopenhauerien, un esthète.

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Il est remarquable de constater à quel point, bien avant Freud, Montaigne soupçonne les philosophes de souffrir d’un excès de pensée, de raison et de « fantaisie » – d’un excès de sens, donc, ce qu’en psychiatrie on entend par paranoïa. Tout se passe comme si, angoissés par leur propre vie aussi fortuite qu’éphémère, ils niaient la réalité du hasard, du temps et de la mort, pour lui substituer un monde conforme à leur désir contrarié d’harmonie et d’éternité. Leur folie consiste à présenter la réalité des apparences comme une apparence de réalité, comme le sous-produit d’une autre réalité qu’ils nomment l’Être mais qui n’existe que dans leur imagination – totale affabulation connue sous le nom respectable de « métaphysique ». 

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La volonté même de se doter de vertus pour, en somme, être un autre, montre combien la raison et la volonté capitulent devant le désir et l’imagination, qui s’en servent, à leur insu, comme moyens d’illusions.

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S’exprimer avec correction et esprit quand un sabir ordurier est devenu l’idiome officiel ? S’habiller avec soin quand le survêtement et la camisole à capuchon est devenu l’uniforme ? Se comporter avec bienséance quand le laisser-aller est devenu la forme même de la décontraction ? Autant de qualités aristocratiques qui offensent leur naturel plébéien et génère assez vite une tension proche de la rixe – telle qu’elle se produit dans la parabole d’El Discreto, de Baltasar Gracián, quand le paon est attaqué par tous les représentants de la gent volatile, des poulets aux corbeaux, qui l’accusent de leur avoir volé les apparats qu’ils n’ont pas et n’auront jamais. Quand je rentre chez moi après des heures passées à frayer par obligation avec mes contemporains, je me dis que j’ai frôlé le tabassage et que, si je l’ai échappé belle, c’est pour avoir eu le réflexe avisé d’enduire mes propos d’un miel anesthésiant qui calme le ressentiment de mes agresseurs le temps nécessaire pour que je déguerpisse. Souvent, dans la crainte qu’un jour les choses tournent très mal, je songe à apprendre un art martial, ou bien, comme les muscadins de Thermidor, à ne plus sortir sans une canne gourdin.

samedi 2 mai 2015

Lettres à Voltaire - Madame du Deffand - ***

Miettes:

Mais, monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l’avez-vous trouvée ? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs ; mais que mettez-vous à leur place ? Existe-t-il quelque chose de réel ? Tout n’est-il pas illusion ?

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Votre dernière lettre (dont vous ne vous souvenez sûrement pas) est charmante. Vous me dites que vous voulez que je vous fasse part de mes réflexions. Ah ! monsieur, que me demandez-vous ? Elles se bornent à une seule : elle est bien triste ; c’est qu’il n’y a, à le bien prendre, qu’un seul malheur dans la vie, qui est celui d’être né. Il n’y a aucun état, quel qu’il puisse être, qui me paraisse préférable au néant. Et vous-même, qui êtes monsieur de Voltaire, nom qui renferme tous les genres de bonheur, réputation, considération, célébrité, tous les préservatifs contre l’ennui, trouvant en vous toutes sortes de ressources, une philosophie bien entendue, qui vous a fait prévoir que le bien était nécessaire dans la vieillesse ; eh bien, monsieur, malgré tous ces avantages, il vaudrait mieux n’être pas né, par la raison qu’il faut mourir, qu’on en a la certitude, et que la nature y répugne si fort que tous les hommes sont comme le bûcheron.
Vous voyez combien j’ai l’âme triste, et que je prends bien mal mon temps pour vous écrire ; mais, monsieur, consolez-moi ; écartez les vapeurs noires qui m’environnent.

***

Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également malheureuses, depuis l’ange jusqu’à l’huître ; le fâcheux, c’est d’être né, et l’on peut pourtant dire de ce malheur-là que le remède est pire que le mal.

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Je charmerai ce soir M. Hume, en lui lisant votre lettre. Vous êtes content de ses ouvrages, vous le seriez de sa personne ; il est gai, simple et bon. Les esprits anglais valent mieux que les nôtres, c’est bien mon avis ; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif ; ils disent des vérités plus fortes que nous n’en disons ; mais ce n’est pas pour se distinguer, pour donner le ton, pour être célèbres. Nos auteurs révoltent par leur orgueil, leurs bravades ; et quoique presque tout ce qu’ils disent soit vrai, on est choqué de la manière, qui sent moins la liberté que la licence ; et puis ils tombent souvent dans le paradoxe et dans les sophismes, et c’est mon horreur. Jean-Jacques m'est antipathique, il remettrait tout dans le chaos ; je n’ai rien vu de plus contraire au bon sens que son Émile, rien de plus contraire aux bonnes mœurs que son Héloïse, et de plus ennuyeux et de plus obscur que son Contrat social.

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Vos philosophes, ou plutôt soi-disant philosophes, sont de froids personnages : fastueux sans être riches, téméraires sans être braves, prêchant l’égalité par esprit de domination, se croyant les premiers hommes du monde, de penser ce que pensent tous les gens qui pensent ; orgueilleux, haineux, vindicatifs ; ils feraient haïr la philosophie.

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Il n’y a plus de gaieté, monsieur, il n’y a plus de grâces. Les sots sont plats et froids, ils ne sont point absurdes ni extravagants comme ils étaient autrefois. Les gens d’esprit sont pédants, corrects, sentencieux. Il n’y a plus de goût non plus ; enfin il n’y a rien, les têtes sont vides, et l’on veut que les bourses le deviennent aussi. Oh ! que vous êtes heureux d’être Voltaire ! vous avez tous les bonheurs ; les talents, qui font l’occupation et la réputation ; les richesses, qui font l’indépendance.

***

Si c’est la philosophie qui donne le dégoût du monde, je suis une grande philosophe. Rien ne me retient ici, et je n’ai pour y rester d’autres raisons que celle de la chèvre : où elle est attachée, il faut qu’elle broute.

***

Où prenez-vous que je hais la philosophie ? Malgré son inutilité, je l’adore ; mais je ne veux pas qu’on la déguise en vaine métaphysique, en paradoxe, en sophisme. Je veux qu’on nous la présente à votre manière, suivant la nature pied à pied, détruisant les systèmes, nous confirmant dans le doute, et nous rendant inaccessibles à l’erreur, quoique sans nous donner la fausse espérance d’atteindre à la vérité ; toute la consolation qu’on en tire (et c’en est une), c’est de ne pas s’égarer, et d’avoir la sûreté de retrouver la place d’où l’on est parti. À l’égard des philosophes, il n’y en a aucun que je haïsse ; mais il y en a bien peu que j’estime.

***

Je regarde les ambitieux comme des fous, et les places qu’ils occupent comme des rôles qu’ils jouent bien ou mal. Je vois tout ce qui se passe du même œil que le verra la postérité ; j’y vois Voltaire, le seul bel-esprit de ce siècle, qui aurait dû y servir de modèle, dicter les règles du bon goût, et qui par facilité a protégé ceux qui le détruisent. J’y vois un tas de philosophes qui, parce qu’ils ne croient pas des fables, se persuadent être fort éclairés, et devoir être législateurs, mais dont la vanité, l’orgueil et la suffisance décréditent leur morale. Je pense quelquefois à la croyance qu’on doit donner à l’histoire, et à l’idée qu’elle peut donner des hommes dont elle parle ; ils pourraient bien peut-être avoir été semblables à ceux d’aujourd’hui. Enfin, pendant notre vie, nous sommes acteurs ou spectateurs ; la toile baissera bientôt pour nous ; vous pouvez y avoir du regret. Pour moi, mon cher, Voltaire, je n’y en aurai point ; j’ai trop vu le derrière des coulisses. Une seule chose pourrait attacher à la vie : ce serait de véritables amis, et c’est ce qui n’existe point.

vendredi 1 mai 2015

Le principe - Jérôme Ferrari - *****


Magnifique...


Miettes:


Vous parliez à votre mère de la musique lointaine des choses essentielles, vous vous plaigniez que votre vie ressemblât à un chemin poussiéreux, tracé dans la laideur d’une contrée aride et, sans votre travail, votre immense solitude eût été absolue. Mais elle ne l’était pas. Il vous fallait participer à des débats gigantesques, inépuisables, qui vous permettaient d’échapper à la fois à votre mélancolie et à tout ce qui vous dégoûtait dans la vie publique, que vous ne preniez pas au sérieux parce qu’il vous était impossible de croire que les forces de la bêtise fussent infiniment supérieures à celles de la raison. Si vous étiez naïf, c’était peut-être de rêver que le monde de la politique devrait en fin de compte obéir aux mêmes règles aristocratiques que le monde de la science dans lequel les luttes les plus acharnées n’admettaient pas d’autres armes que les arguments et constituaient encore des témoignages de respect et d’amitié. Vous pensiez qu’une cause qui n’est défendue que par la violence, le mensonge et la calomnie fait ainsi l’aveu de sa propre faiblesse, et vous aviez raison – mais vous n’imaginiez pas le pouvoir de la faiblesse, de l’humiliation, du ressentiment et des peurs abjectes. Quelque chose de raffiné et de pourri viciait l’air que vous respiriez mais vous ne le sentiez pas ; vous conversiez fraternellement avec des hommes de toutes nationalités qui se faisaient de ce qui est essentiel la même idée que vous, vous passiez d’un pays à l’autre, d’une université à l’autre, en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, comme si la vaste Athènes contemporaine dans laquelle vous viviez avait effacé les frontières, vous bondissiez joyeusement sur le pilier d’angle d’une terrasse, au Japon, et Dirac, terrorisé à l’idée que vous alliez basculer dans le vide d’un instant à l’autre, vous regardait vous y tenir debout, en équilibre, les mains nonchalamment enfoncées dans les poches de votre pantalon, impassible et joyeux, devant le grand ciel clair.

***

Quant à lui, il lui était indifférent de mourir.
Vous avez essayé de lui parler, la guerre finirait, le monde serait encore là, un monde différent, ce ne serait sans doute pas un monde meilleur mais il aurait besoin que des hommes de bonne volonté survivent pour faire au moins en sorte qu’il ne devienne pas pire que celui-ci, c’était une tâche utile, nécessaire, certaines choses méritaient d’être sauvées du néant, il secouait tristement la tête, vous aviez beau insister, il ne vous croyait plus, toutes les paroles d’espoir lui semblaient répandre une puanteur insupportable, celle du mensonge et de l’illusion, et il souffrait terriblement, car les effets du poison de la vérité sont d’abord douloureux, on songe avec nostalgie à la douceur perdue des rêves d’avenir qu’on ne fera plus jamais, aux délices du mensonge et de l’illusion dont on ne supporte plus la puanteur après s’être si longuement enivré de leur parfum délicat, aux promesses d’amour auxquelles on ne peut plus croire, mais, quelques mois plus tard, quand le poison a desséché jusqu’à la racine de la vie, il n’y a plus de nostalgie, plus de souffrance, seulement l’incomparable quiétude du désespoir, et Hans Euler vous écrivait depuis la Grèce pour vous parler seulement du ciel bleu, de la mer vineuse et du goût des oranges.

***

Tout doit être transfiguré par le mensonge.
Nous ne sommes pas le maître de Delphes, qui ne dit ni ne cache rien. Notre parole est seulement humaine. Elle ne peut que révéler imparfaitement le monde ou l’enfouir sous le mensonge – et elle atteint alors sa perfection.

***

Rien ne peut sauver de la solitude l’homme qui ne rencontre plus que lui-même. C’est ainsi. Ce monde qui nous prolonge et nous reflète est plus terrifiant, plus étranger, plus hostile que ne le fut jamais la nature sauvage et moi, je n’y peux rien.

mercredi 15 avril 2015

Vernon Subutex - Virginie Despentes - *****

Vernon Subutex, est un quadra, plutôt bien conservé qui se retrouve à la rue après une expulsion. Ancien disquaire ayant fermé son magasin, Vernon a vécu de la vente de ses vinyles collector sur Ebay, puis de ses allocations, puis grâce à l'aide de son ami Alex, artiste ayant réussi, enfin si l'on peut dire...
Après les décès successifs de quelques amis et enfin d'Alex, Vernon se retrouve à chercher un hébergement parmi ses connaissances. Son périple nous fera entrer dans l'intimité de multiples personnages.
Véritable roman polyphonique où les personnages se croisent, où le portrait de chaque protagoniste est confronté à la vision que les autres ont de lui, ce livre est une réussite. Pas de pathos, mais des portraits crus, empreints d'une certaine déliquescence.
Si on sent la colère de Virginie Despentes, Vernon n'est pas un rebelle, il ne se révolte pas contre sa situation, il traverse avec mélancolie la vie des autres.
Roman sur la décrépitude du monde, sur la perte d'identité, avec l'empathie au centre, Schopenhauer n'est pas loin...
A lire... en attendant la suite (trilogie prévue)

Le début du roman :
Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont déjà éclairées. Les silhouettes des femmes de ménage s’agitent dans le vaste open space de ce qui doit être une agence de communication. Elles commencent à six heures. D’habitude, Vernon se réveille un peu avant qu’elles arrivent. Il a envie d’un café serré, d’une cigarette à filtre jaune, il aimerait se griller une tranche de pain et déjeuner en parcourant les gros titres du Parisien sur son ordinateur.
Il n’a pas acheté de café depuis des semaines. Les cigarettes qu’il roule le matin en éventrant les mégots de la veille sont si fines que c’est comme tirer sur du papier. Il n’y a rien à manger dans ses placards. Mais il a conservé son abonnement à Internet. Le prélèvement se fait le jour où tombe l’allocation logement. Depuis quelques mois, elle est versée directement au propriétaire, mais c’est quand même passé, jusque-là. Pourvu que ça dure.
Son abonnement de téléphone portable a été suspendu, il ne se casse plus la tête à acheter des forfaits. Face à la débâcle, Vernon garde une ligne de conduite : il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. Il a contemplé les choses s’affaisser au ralenti, puis l’effondrement s’est accéléré. Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence, ni sur l’élégance.
Il a d’abord été radié du RSA. Il a reçu par courrier une copie du rapport le concernant, rédigé par sa conseillère. Il s’entendait bien avec elle. Ils se sont rencontrés régulièrement pendant près de trois ans, dans le box étroit où elle faisait mourir des plantes vertes. La trentaine, pimpante, fausse rousse, dodue, grosse poitrine, madame Bodard parlait volontiers de ses deux garçons, qui lui donnaient des soucis, elle les emmenait régulièrement voir un pédiatre, dans l’espoir qu’il annonce une hyperactivité justifiant un traitement sédatif. Mais le médecin les trouvait en pleine forme et la renvoyait dans ses cordes. Madame Bodard lui avait raconté avoir vu AC/DC et Guns’N’Roses en concert, avec ses parents, quand elle était petite. Aujourd’hui, elle préférait Camille et Benjamin Biolay, et Vernon s’était gardé de tout commentaire désobligeant. Ils avaient longuement parlé de son cas : il avait été disquaire entre vingt et quarante-cinq ans. Dans son domaine, les offres d’emploi étaient plus rares que s’il avait travaillé dans l’extraction du charbon. Madame Bodard avait suggéré une reconversion. AFPA, GRETA, CFA, ils avaient consulté ensemble les stages qui lui étaient ouverts, et ils s’étaient quittés en bons termes, d’accord pour se retrouver et refaire le point. Trois ans plus tard, sa candidature pour préparer un BEP de services administratifs n’avait pas été retenue. De son côté, il estimait avoir fait ce qu’il avait à faire, il était devenu expert en dossiers et les préparait avec une belle efficacité. Il avait acquis à la longue la sensation que son job consistait à traîner sur Internet à la recherche de cases auxquelles son profil correspondrait, puis à envoyer des CV lui permettant d’obtenir en retour des preuves de refus. Qui voudrait former un quasi-quinquagénaire ? Il s’était bien dégoté un stage dans une salle de concert en banlieue, un autre dans une salle de cinéma art et essai – mais à part sortir un peu, se tenir au courant des problèmes de RER et rencontrer du monde, tout cela lui procurait avant tout une pénible impression de gâchis.
Dans la copie du rapport que madame Bodard avait rédigé pour justifier sa radiation elle mentionnait des choses qu’il avait évoquées avec elle sur le mode du bavardage, comme dépenser de petites sommes d’argent pour aller voir les Stooges au Mans ou perdre cent euros au poker. En parcourant son dossier, avant de s’en faire pour le RSA qu’on lui retirait, il s’était senti terriblement embarrassé pour elle. La conseillère devait avoir trente ans. Elle gagnait quoi – combien ça gagne, une meuf comme ça –, deux mille brut ? Grand maximum. Mais les gens de cette génération avaient été élevés au rythme de la Voix dans la Maison des secrets : un monde dans lequel le téléphone pouvait sonner à n’importe quel moment pour te donner l’ordre de virer la moitié de tes collègues. Éliminer son prochain est la règle d’or de jeux dont on les a gavés au biberon. Comment leur demander, aujourd’hui, de trouver ça morbide ?
Recevant sa radiation, Vernon s’était dit que ça allait peut-être le motiver pour trouver « quelque chose ». Comme si l’aggravation de sa précarité pouvait avoir une influence bénéfique sur sa capacité à sortir de l’impasse dans laquelle il s’était embourbé…
Il n’y a pas que pour lui que les choses s’étaient dégradées rapidement. Jusqu’au début des années 2000, un tas de gens se débrouillaient plutôt bien. On voyait encore des coursiers devenir label managers, des pigistes décrocher un poste de directeur de rubrique télé, même les branleurs finissaient chefs d’un rayon disques à la Fnac… En queue de peloton, les moins motivés pour la réussite se tiraient d’affaire entre un cachet d’intermittent sur un festival, un job de roadie sur une tournée, des affiches à coller dans les rues… Vernon était pourtant bien placé pour saisir l’importance du tsunami Napster, mais jamais il n’avait imaginé que le navire s’enfoncerait d’une seule pièce.
D’aucuns prétendaient que c’était karmique, l’industrie avait connu une telle embellie avec l’opération CD – revendre à tous les clients l’ensemble de leur discographie, sur un support qui revenait moins cher à fabriquer et se vendait le double en magasin… sans qu’aucun amateur de musique n’y trouve son compte, on n’avait jamais vu personne se plaindre du format vinyle. La faille, dans cette théorie du karma, c’est que ça se saurait, depuis le temps, si se comporter comme un enculé était sanctionné par l’Histoire.
Son magasin s’appelait Revolver. Vernon y était entré comme vendeur à vingt ans et avait repris la baraque à son compte quand le boss avait décidé de partir en Australie, où il était devenu restaurateur. Si on lui avait dit, dès la première année, qu’il passerait l’essentiel de sa vie dans cette boutique, il aurait répondu sûrement pas j’ai trop de choses à faire. C’est quand on devient vieux qu’on comprend que l’expression « putain ça passe vite » est celle qui résume le plus pertinemment l’esprit des opérations.
Il avait fallu fermer en 2006. Le plus compliqué avait été de trouver quelqu’un qui reprenne le bail, de faire une croix sur ses fantasmes de plus-value, mais sa première année de chômage, sans indemnité, puisqu’il était patron, s’était bien passée – un contrat pour écrire une dizaine d’entrées dans une encyclopédie sur le rock, quelques jours au black pour faire la billetterie sur un festival en banlieue, des chroniques de disques pour la presse spécialisée… et il s’était mis à vendre, sur Internet, tout ce qu’il avait récupéré du magasin. L’essentiel du fonds avait été liquidé, mais il restait quelques vinyles, coffrets et une importante collection d’affiches et de tee-shirts qu’il s’était refusé à brader avec le reste. Aux enchères sur eBay, il en avait tiré le triple de ce qu’il en attendait, le tout sans embrouille d’écriture comptable. Il suffisait d’être sérieux, d’aller à la Poste dans la semaine et de soigner l’emballage. La première année avait été euphorique. La vie se joue souvent en deux manches : dans un premier temps, elle t’endort en te faisant croire que tu gères, et sur la deuxième partie, quand elle te voit détendu et désarmé, elle repasse les plats et te défonce. 
Vernon avait juste eu le temps de retrouver le goût de la grasse matinée – pendant plus de vingt ans, qu’il vente ou qu’il ait la crève, il avait monté le putain de rideau de fer de sa boutique, coûte que coûte, six jours par semaine. Il avait confié les clefs du magasin à un collègue à trois occasions en vingt-cinq ans : une grippe intestinale, une pose d’implant dentaire et une sciatique. Il avait mis un an avant de réapprendre à rester au lit le matin pour bouquiner, s’il en avait envie. Son kif ultime était d’écouter la radio en cherchant du porno sur le Web. Il connaissait tout de la carrière de Sasha Grey, Bobbi Starr ou Nina Roberts. Il aimait aussi faire la sieste, lire une demi-heure et s’écrouler.

dimanche 12 avril 2015

H.P. Lovecraft - Michel Houellebecq - ***

 Miette:
La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d'en apprendre d’avantage. L’humanité telle qu'elle est ne nous inspire plus qu'une curiosité mitigée. Toutes ces « notations » d’une si prodigieuse finesse, ces « situation », ces anecdotes... Tout cela en fait, le livre une fois refermé, ne fait que nous confirmer dans une légère sensation d'écœurement déjà suffisamment alimentée par n'importe quelle journée de « vie réelle ». [...] Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre.

samedi 28 février 2015

Dictionnaire chic de philosophie - Frédéric Schiffter - ****

Présentation:
De A comme Aliénation ou Amour jusqu’à W comme Woody (Allen) , dont il apprécie l’art et la pensée, en passant par D comme Devoir de mémoire ou N comme Nihilisme, Frédéric Schiffter revisite les figures imposées de la philosophie, qu’il confronte à sa Weltanschauung dandy, mêlant entrées classiques ou buissonnières.
On y trouvera tout aussi bien des réflexions parfois polémiques sur l’existentialisme, Guy Debord ou Michel Onfray, que des concepts plus inattendus et chers à l’auteur, tels que le « blabla », le « gnangnan », le « cafard » ou l’« anarchisme franchouillard ». Un portrait de Schopenhauer voisine avec une citation de Cioran et l’évocation des jeunes femmes en bikini.
Dans la lignée de Philosophie sentimentale (prix Décembre 2010) et du Charme des penseurs tristes, Frédéric Schiffter, écrivain tout autant que philosophe, partage ses passions et ses lecture dans ce dictionnaire stylé, tout à la fois pensif et jouissif, qui a tout du gai savoir.

Quelques miettes:


ANANTHROPE : Terme que j’ai inventé pour moi. Formé à partir du grec anthropos, qui désigne l’humain, et du préfixe an, qui exprime une négation. De même qu’il ne croit pas en Dieu, l’ananthrope est un homme qui ne croit pas en l’homme – au contraire de bon nombre d’athées.

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L’anarchiste sentimental ne se syndique pas, ne lance pas de bombes, ne sabote rien. Il se contente d’observer le manège social des humains, le regard à la fois amusé et triste.

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« Le feu prit un jour dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut qu’il plaisantait et on l'applaudit. Il insista et les applaudissements redoublèrent. C’est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie. »

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Dans quel roman de Kundera trouve-t-on le néologisme « papaïsé » ? L’héroïne, une belle trentenaire, sûre de son pouvoir de séduction, se rend compte que les hommes ne la regardent plus dans la rue. Elle s’en alarme, croyant qu’elle devient laide. Or, elle comprend que telle n’est pas la raison. En réalité, un changement, pour ne pas dire un cataclysme, s’est produit insensiblement dans la société. Les hommes qu’elle croise sur les trottoirs ne se baladent plus les mains dans les poches et le regard à l'affût, mais poussent des landaus ou portent sur leur ventre, dans des sacs kangourous, un mioche tout en donnant la main à un autre. Et, bien sûr, comme cette marmaille plus ou moins agitée mobilise leur attention, ils ne peuvent plus apprécier le galbe d’un mollet ou d’un fessier féminin et leurs yeux sont vidés de cette bonne vieille concupiscence, qui était souvent lourde, mais, au fond, plutôt flatteuse. Le mâle ainsi « papaïsé » est l’homme publiquement domestiqué, mais qui s’imagine compenser le déficit narcissique causé par sa situation sociale. Chômeur ou employé méprisé dans sa vie ordinaire, il se rabat sur la paternité, rôle dont personne, croit-il, ne contestera la grandeur. « J’aime mes enfants et je le montre en les trimbalant partout, c’est dire comme je suis un homme bien, capable de renverser les vieilles valeurs du machisme. » Ajoutons à cela son obéissance à l’ordre de « partager dans le couple » les tâches de pouponnage, et voilà comment la papaïsation, ou la bonnefemmisation, devient un atour de modernité plaqué sur une servitude.

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« Comment des gens comme nous, qui fuient comme la peste les positions officielles, peuvent-ils avoir leur place dans un “parti” ? Que nous importe un "parti" à nous qui crachons sur la popularité, à nous qui commençons à ne plus savoir où nous en sommes dès que nous nous mettons à devenir populaires ? Que nous importe un parti, c'est-à-dire une bande d’ânes qui ne jurent que par nous parce qu'ils nous considèrent comme leurs égaux ? »

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Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? A ces questions que Kant présentait comme étant celles, éternelles, de la philosophie, Montaigne répondit deux siècles plus tôt : Rien. Sa lucidité s’accommodait des ténèbres que les Lumières ne sont jamais parvenues à dissiper.

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Quand on me cherche des noises et que je ne riposte pas, je m’en veux pour ma faiblesse. Même chose quand je riposte.

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Les dieux nous font souvent des blagues de ce genre. Ils chatouillent notre mémoire. Ils prennent plaisir à nous voir nostalgiques, spectateurs désarmés des images de notre passé qui ternit au fil des années. C’est pourquoi ils ont soufflé aux mortels l’invention de la photographie et du cinéma – afin que les chatouilles soient des déchirements.

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Le « gnangnan » qualifie une forme d’altruisme dont le ressort est l’indignation mêlée de sensiblerie contre une forme de tragique frappant les foules humaines et rebaptisée le « Mal » (terrorisme, catastrophe naturelle, guerre civile, épidémie…). Donnant lieu à bien des « blabla » moraux, politiques, religieux, médiatiques, le gnangnan permet aux individus tournés en temps ordinaire vers l’hédonisme égoïste et consumériste de se sentir bons, justes et indispensables – du côté du bien.

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On voit par ces exemples ce qu’est un intellectuel : un va-de-la-gueule assuré d’être du côté du Vrai, du Bien, du Juste, et qui ne rate jamais une occasion de s’autoentarter en ramenant sa science et sa morale – à rebours du penseur ou de l’écrivain qui se range à l’avis de Ludwig Wittgenstein selon quoi « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». 

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Enfin, quand, dans une assemblée de philosophes affairés à défendre la grandeur humaine, je ne résiste jamais au plaisir de lancer cet aphorisme de Cioran : « L’homme est un gorille qui a mal tourné. » L’histoire ? L’épopée sanglante de nos gesticulations.

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L'otium, vanté notamment par les cyrénaïques, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, est le temps à soi mis à profit pour l’étude, la réflexion, mais aussi pour les plaisirs de l’amour, de l’amitié, de la lecture, de l’écriture. Il se situe hors du tumulte du negotium, c’est-à-dire des affaires et des occupations serviles. S’il s’oppose au travail, l'otium, « le » loisir, n’a rien à voir avec « les » loisirs. Les loisirs sont la continuité du negotium : qu’il s’agisse du football, ou autres sports médiatisés, des voyages organisés, les fêtes de ceci ou de cela, toutes ces agitations sont si intenses et si planifiées que les gens s’abrutissent. On peut appliquer aux loisirs ce que Nietzsche disait du travail, à savoir qu’ils sont « la meilleure des polices » et entretiennent la vulgarité et le grégarisme.


mercredi 11 février 2015

La tentation nihiliste - Roland Jaccard - *****

Quatrième de couverture:

La lecture de L'exil intérieur m'a donné envie de me replonger dans les oeuvre de RJ. Des retrouvailles délicieuses.

Quatrième:
Philosophie radicale que celle du nihilisme : elle refuse de composer. Elle rêve d’une euthanasie planétaire. Mais elle en rêve avec malice, comme si elle voulait encore mesurer l’étendue du désastre. Et il lui arrive parfois, face à ses rêveries apocalyptiques, d’éclater d’un rire homérique : il serait trop beau, pour nous autres, cloportes en délire, d’en finir. Non, le spectacle doit se poursuivre avec les mêmes acteurs amnésiques mimant la même comédie du bonheur, récitant les mêmes inepties devant la même salle assoupie. Quand le dégoût nous saisit, la tentation nihiliste n’est plus très loin.




Miettes :

Et la joie de mettre au monde des enfants ? Laissons Thomas Bernhard répondre : « Les gens se trompent quand ils croient qu’ils mettent au monde des enfants. Ils accouchent d’un aubergiste ou d’un criminel de guerre suant, affreux, avec du ventre, c’est celui-là qu’ils font naître, pas des enfants. Alors les gens disent qu’ils vont avoir un petit poupon, mais en réalité ils ont un octogénaire qui pisse de l’eau partout, qui pue et qui est aveugle et qui boite et que la goutte empêche de bouger, c’est celui-là qu’ils mettent au monde. Mais celui-là, ils ne le voient pas, afin que la nature puisse se perpétuer et que le même merdier se poursuive à l’infini. »

-oOo-



Et si nous sommes encore tentés d’opposer à l’inéluctable notre incrédulité, écoutons ce riche commerçant oriental raconter comment il envoya son serviteur acheter les provisions de la journée avant de le voir revenir, pâle comme un linceul : « Maître, s’écria l’homme, j’ai croisé l’Ange de la Mort au marché et il m’a lancé un regard qui m’a terrifié. Oh, Maître, prête-moi un cheval afin que je fuie à Samarcande ! »
Le commerçant céda aux suppliques de son serviteur, lui prêta un cheval et se rendit lui-même au marché. Il y rencontra l’Ange de la Mort. « Pourquoi, lui demanda-t-il, as-tu effrayé mon serviteur ? Il m’a raconté que tu lui as lancé un regard qui l’a glacé de terreur. – J’en suis désolé, lui répondit l’Ange de la Mort. Il est vrai que je l’ai observé avec curiosité, mais c’était dans ma surprise de le voir là, car j’ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarcande. »

-oOo-

Révélateur est notre comportement face à l’image que nous renvoie notre miroir ; attendris et confiants, nous pouvons lui sourire comme à un vieux complice ; circonspects et craintifs, la redouter ; moqueurs, la tourner en dérision ; mais jamais lui être indifférents, car elle reflète le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes.
Se regarder dans la glace, c’est accepter une confrontation, parfois intolérable, avec ce que le temps et nos émotions y ont gravé ; c’est souvent se heurter à un inconnu qui soumet notre narcissisme à de douloureuses épreuves. C’est se souvenir que, passé un certain âge, nous sommes les sculpteurs de notre propre visage. Nous y lisons nos lâchetés, notre cupidité, nos effrois, nos vices, et, à l’instar de Dorian Gray, nous lacérerions volontiers cet impitoyable portrait de nos faiblesses. Mais nous n’en faisons rien, et nous traitons de fêlés ceux qui, devant le miroir ébréché de leur intimité avec eux-mêmes, se livrent à une comédie pathétique.

-oOo-

Et si la bonne voie était celle du nihilisme véritable ? Non seulement le refus de toute transcendance, la négation de Satan aussi bien que de Dieu, mais aussi, mais surtout, l’ironie, le doute, l’impossibilité de s’arrêter à une conception du monde, la mobilité incessante des interprétations, la persuasion intime et tranquille que l’existence n’a pas de sens, qu’elle est foncièrement inutile et inintelligible, et que pour nous autres, rescapés éphémères, finir ici ou plus loin est également dérisoire…
Comme l’écrivait Virginia Woolf : « Il faut que je m’oblige à regarder en face cette vérité tangible qu’il n’y a rien… rien pour personne. Travailler, lire, écrire, ne sont que des faux-semblants, ainsi que les relations avec les gens. Oui, même avoir des enfants n’arrangerait rien. »

lundi 20 janvier 2014

Le chardonneret - Donna Tartt - *****

Une oeuvre envoûtante, dense. Il faudra que je retente la lecture de Le petit copain qui ne m'avait déçu après Le maître des illusions que j'avais adoré.

Quatrième:
Qui est Theo ? Que lui est-il arrivé à New York pour qu'il soit aujourd'hui, quatorze ans plus tard, cloîtré dans une chambre d'hôtel à Amsterdam comme une bête traquée ? Qu'est devenu le jeune garçon de treize ans qui visitait des musées avec sa mère et menait une vie de collégien ordinaire ? D'où vient cette toile de maître, Le Chardonneret, qu'il transporte partout avec lui ? À la fois roman d'initiation à la Dickens et thriller éminemment moderne, fouillant les angoisses, les peurs et les vices de l'Amérique contemporaine, Le Chardonneret laisse le lecteur essoufflé, ébloui et encore une fois conquis par le talent hors du commun de Donna Tartt.



Miette :

Parce que je me fiche de ce que quiconque dira, avec quelle fréquence ou de quelle manière charmeuse : personne ne pourra jamais au grand jamais me persuader que la vie est un cadeau génial et généreux. Parce que la vérité, c’est que la vie est une catastrophe. L’idée même d’être en vie – de devoir chercher de la nourriture, des amis et quoi que ce soit d’autre que nous fassions – est une catastrophe. Oubliez tout ce non-sens ridicule dont tout le monde vous rebat les oreilles : le miracle d’un nouveau-né, la joie d’une simple fleur qui s’ouvre, La Vie Est Trop Merveilleuse Pour Être Comprise, etc. Pour moi – et je continuerai à le répéter obstinément jusqu’à ma mort, jusqu’à ce que je casse mon ingrate pipe nihiliste et sois trop faible pour le répéter : mieux vaut ne jamais être né que d’être né dans ce cloaque. Cratère de lits d’hôpitaux, de cercueils et de cœurs brisés. Ni libération, ni appel, ni « seconde chance », pour employer une expression favorite de Xandra, aucun progrès sinon l’âge et la dégradation, aucune issue sinon la mort. [...]
Et peut-être est-ce ridicule de poursuivre dans cette veine, bien que cela n’ait pas d’importance puisque personne ne lira jamais ces pages, mais cela a-t-il du sens de savoir que l’histoire se termine mal pour tout le monde, même les plus heureux d’entre nous, et qu’au bout du compte nous perdons tout ce qui nous tient à cœur – et en même temps de savoir aussi, en dépit de tout cela, et même si les dés sont cruellement pipés, qu’il est possible de jouer avec une sorte de joie ?

Donna Tartt - Le chardonneret